J’ai répondu aux questions du site Atlantico qui réagissait aux propos d’Yves Cochet

Atlantico : A l’occasion d’une interview donnée à l’Obs, Yves Cochet a déclaré : « Les pays riches sont les premiers à devoir décroître démographiquement. Ce sont eux qui ont le mode de vie le plus polluant. Par ailleurs, limiter nos naissances nous permettrait de mieux accueillir les migrants qui frappent à nos portes ». Au delà de cette déclaration, la France n’a-t-elle pas un problème avec le malthusianisme, que cela soit concernant l’écologie, l’économie (le partage du travail), ou d’autres domaines encore ?

Erwan Le Noan : Ces propos semblent surtout représentatifs d’une tendance radicale de l’écologie qui, au nom de la défense de l’environnement, se fait profondément anti-humaniste. Elle est tellement caricaturale qu’elle dessert doublement son propos : à la fois la cause environnementale, qui est capitale mais ne peut se faire au détriment de la vie humaine ; et celle des migrants, qui est pourtant cruciale mais qui ne réunira aucun soutien si elle consiste à demander aux Européens de tuer leurs enfants.

Ce discours révèle une compréhension du monde qui tend à le considérer comme exsangue et épuisé : l’humanité étant incapable de produire de nouvelles ressources (ou ne devant pas le faire), elle devrait désormais s’organiser pour mieux les répartir.

On parle de malthusianisme en s’inspirant de l’économie du 19e siècle, Thomas Malthus, qui considérait que la population croissant plus vite que la production alimentaire, le monde allait s’exposer à de terribles famines. Evidemment, l’histoire lui a donné tort. Cette vision est pourtant largement répandue.

L’image du gâteau est un peu éculée, mais très parlante : ceux qui défendent cette vision estiment que nous n’avons plus d’ingrédients pour faire croître la taille du gâteau ; dès lors la solution consiste soit à faire des parts plus petites, soit à limiter le nombre de convives autour de la table. C’est ce que semble défendre Yves Cochet dans cette citation. C’est la logique du partage du travail (et de la réduction du temps de travail) : comme il n’y a plus assez de travail, il faut mieux le répartir. C’est au fond toute la logique de notre système de redistribution : il n’y a plus assez de richesses, donc il faut taxer pour mieux les répartir ; on ne peut plus garantir aux plus défavorisés d’acquérir une position sociale meilleure, donc on répartir les ressources.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le malthusianisme est aussi ce que défendent ceux qui s’opposent à l’immigration pour des raisons économiques : ils prétendent que faire venir des immigrés réduira la part des nationaux, alors qu’en réalité, accroître la force de travail permet d’augmenter la croissance.

Quels sont les problèmes posés par ces approches ? Ne peut-on pas y voir une forme de rapide renoncement à davantage de réflexion, un logique de bricolage, voire un renoncement à la croissance ?

Le principal problème de cette vision est qu’elle marque un renoncement – ou dans le cas de l’écologie radicale mentionnée plus haut – un rejet de la croissance. En ce sens, elle illustre un renoncement au progrès, à l’innovation, à un avenir meilleur. C’est un défaitisme intellectuel total.

Les malthusiens ne croient plus que le gâteau peut grandir – et parfois ils militent pour qu’ils ne grandissent plus. Dès lors, ils s’interdisent (ou interdisent) de chercher de nouvelles méthodes de production, de nouveaux ingrédients. C’est dommageable pour l’économie et dès lors pour l’amélioration du bien-être social car la contrepartie du malthusianisme c’est une société figée : dans un monde qui ne croît plus et où les ressources sont limitées, on est obligé de faire en sorte que chacun reste à sa place, car celui qui s’enrichit le fait nécessairement au détriment des autres.

Cette vision explique beaucoup des difficultés sociales de la France aujourd’hui qui s’est habituée par renoncement à gérer la pénurie plutôt qu’à créer de la richesse pour tous.

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