Voici ma chronique du 5 août

Ce 1er août, Amazon a annoncé aux vendeurs qui utilisent sa plateforme l’augmentation de ses tarifs, en conséquence de l’instauration de la « taxe Gafa » par la France. Sur les réseaux sociaux, certains s’en sont émus. Les uns se sont indignés que l’entreprise répercute le montant de cette charge sur ses clients.

L’épisode est intéressant car il offre l’opportunité d’une expérimentation économique grandeur réelle : quoiqu’il arrive, quand une taxe est levée, c’est le consommateur qui en paie les frais, soit que l’entreprise qui y est assujettie la transmet directement dans ses prix, soit qu’elle détourne ses ressources de l’usage qu’elle aurait souhaité en faire (la taxe l’oblige à consacrer au paiement de ses impôts des sommes qu’elle aurait pu mobiliser pour l’augmentation des salaires ou l’investissement). Cela ne remet pas nécessairement en cause les raisons politiques qui ont conduit à l’augmentation de la fiscalité, mais il ne faut pas s’étonner des effets de la mesure.

D’autres ont joué les moralisateurs : comment Jeff Bezos prétend-il œuvrer au bien commun quand il ne recherche en réalité que le profit de son entreprise ​? Voilà qui mérite qu’on s’y arrête.

Car le propos est révélateur d’un esprit qui ne cesse de gagner du terrain, selon lequel le but de l’entreprise serait d’épanouir son environnement, de favoriser la réussite d’ambitions sociales ou collectives diverses mais surtout, surtout de ne pas se laisser dominer par l’intérêt de ses actionnaires. Des papiers expliquent ainsi très sérieusement qu’il faut protéger les managers des interférences des détenteurs du capital, qui les empêchent de déployer sereinement leurs vues supérieures. D’autres, même, que les actionnaires ne sont pas les propriétaires de l’entreprise car l’entreprise étant une forme de collectivité, il est normal que sa propriété soit, en somme, collective.

Droit de propriété. Il s’agit d’une remise en cause, insidieuse mais claire, du droit de propriété. Ce n’est pas rien : il est au fondement de notre système économique (et de notre modèle démocratique). A la propriété de l’entreprise sont attachés la responsabilité et le risque : l’actionne engage son propre argent ; quand les performances de l’entreprise chutent en bourse, il perd – ce n’est pas le cas des salariés par exemple.

Il en découle que c’est aux actionnaires que revient le pouvoir ultime de décider. Il est à ce titre normal que les dirigeants soient mis sur le gril et fassent preuve de transparence sur leur gestion.

Cela ne veut pas dire que l’entreprise serait mieux gérée sans tenir compte des intérêts de ses salariés, ni de son environnement immédiat – au contraire. Les actionnaires le savent ​; mais ce qui est leur moteur, c’est la rentabilité de leur investissement – fût-elle en partie évaluée à l’aune de critères extra-financiers (aux Etats-Unis, les syndicats ont des fonds de pension par lesquels ils font pression sur les entreprises). Il est d’ailleurs plutôt hypocrite de ne pas reconnaître que si les firmes se précipitent aujourd’hui sur la RSE ou les nouveaux modes de travail, c’est précisément parce que cela accroît leur performance et leur valeur.

A confondre les principes, on dissipe les bases de l’économie de marché. Friedman a écrit ​: « ​la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits ​​». C’est cela qui lui permet d’investir, de mieux payer ses salariés, de rémunérer ses actionnaires. C’est cela qui leur permet ensuite, d’être de bons philanthropes.

Papier paru dans L’Opinion
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