Voici le texte de ma chronique du 10 juin dernier

Le 4 juin, la présidente de la Chambre des Représentants (Etats-Unis), Nancy Pelosi (Démocrate), a écrit un tweet offensif contre les géants de la tech : « L’ère de l’autorégulation est finie ». Dans le même temps, et alors que le Congrès annonçait l’ouverture d’une enquête, la presse annonçait que les autorités gouvernementales en charge de la concurrence, la Federal Trade Commission et le Ministère de la justice, s’étaient réparti les cibles : Amazon et Facebook pour la première, Apple et Google pour le second.

L’union d’une partie des Démocrates et des Républicains sur le sujet est doublement révélatrice.

D’abord, d’un moment politique hostile au “big business” : les uns et les autres inscrivent leurs démarches dans une perspective de confrontation directe entre les champs économique et politique. Leur message sous-jacent semble guidé par la volonté d’affirmer qu’en démocratie, c’est la représentation politique qui impose ses choix, fussent-ils irrationnels, et non le marché qui dirige. Après quelques décennies de disruption par la mondialisation et la révolution digitale, c’est la revanche du politique.

Ensuite, parce que cette offensive est profondément incohérente. Là où les uns valorisent les «petites entreprises» dans une perspective conservatrice de préservation du tissu économique d’hier, les autres défendent des arguments où perce une défiance générale vis-à-vis de l’économie capitaliste. Là où Elizabeth Warren, sénatrice Démocrate classée très à gauche, rêve de démanteler les géants du web (qui selon elle menaceraient la démocratie), le Président Trump, lui, ne cache pas son hostilité à Amazon et autres qu’il accuse de promouvoir la cause progressiste.

Dans ce débat, l’émotion et la passion ont souvent remplacé le raisonnement construit. Et pour cause : la popularité des géants d’Internet s’est récemment effondrée aux Etats-Unis (Google perdant 13 places et Facebook 43 dans le classement des marques préférées des Américains).

Le temps politique n’est cependant pas celui du marché et souvent, la réaction des régulateurs intervient à contretemps

Autorité politique. En remettant toujours plus en cause l’équilibre économique antérieur, les GAFA suscitent les craintes et le ressentiment. Ce n’est pas nouveau : à la fin du XIXesiècle, le chemin de fer et le télégraphe ont bouleversé le commerce américain. Alors que les boutiquiers dénonçaient la concurrence de la vente par correspondance, les bouchers de Chicago s’indignaient de ce que la viande pouvait désormais arriver de loin par train. Ces inquiétudes, retentissant sur les élus, ont conduit à l’émergence du droit «antitrust». Là aussi, le politique réaffirmait son autorité.

Le temps politique n’est cependant pas celui du marché et souvent, la réaction des régulateurs intervient à contretemps. Plusieurs auteurs ont ainsi expliqué que lorsque la Standard Oil de Rockefeller a été démantelée, sa part de marché avait déjà baissé (de 88 % en 1898 à 65 % en 1911).

Aujourd’hui, le même phénomène pourrait être à l’œuvre : les derniers résultats de Googleont montré un ralentissement dans son activité publicitaire, Amazon attaquant le marché et étant devenu, aux Etats-Unis, le premier moteur de recherche pour les produits de consommation.

Le politique aime réguler : cela lui donne l’illusion de maîtriser ce qui lui échappe. Si son objectif était réellement de stimuler la concurrence, il devrait aussi s’intéresser à lever les barrières à l’entrée des marchés et stimuler la compétitivité, par la fiscalité, l’enseignement et l’innovation.

Erwan Le Noan
texte paru dans L’Opinion le 10 juin 2019
https://www.lopinion.fr/edition/economie/droit-concurrence-est-il-trop-politique-cas-americain-chronique-d-189385