Le Figaro Vox m’a sollicité pour commenter la déclaration de politique générale du Président. Voici ce que j’ai écrit.

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Erwan Le Noan, consultant en stratégie et membre de la Fondapol, le discours de politique générale d’Édouard Philippe laisse en suspens plusieurs des questions majeures que pose la situation actuelle du pays. Comment financer les réformes? Et quelles seront les politiques publiques de demain?


Erwan Le Noan est consultant en stratégie, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique (think-tank libéral), et maître de conférences à Sciences Po. Il est l’auteur de La France des opportunités (Les Belles Lettres, 2017).


Dans sa déclaration de politique générale du 12 juin, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé «l’acte II» du quinquennat. Après des mois de manifestations des «gilets jaunes» et des élections européennes qui ont conforté le Rassemblement national dans sa position d’acteur-clé de la scène politique nationale, cette détermination n’était ni évidente, ni garantie. D’autres auraient reculé.

L’orientation du discours n’était pas exempte de préoccupations stratégiques: cette passion soudaine pour les questions environnementales est évidemment guidée par la structuration actuelle de l’électorat ; l’insistance mise à promouvoir un changement de méthode et faire valoir une préoccupation sociale sont des réponses immédiates aux évènements des derniers mois. Qu’elle soit sincère ou tacticienne, la démarche est positivement politique: le gouvernement infléchit son action sous l’influence des pressions exercées par les citoyens. C’est le jeu démocratique.

L’approche est au demeurant intéressante. Si le Premier ministre a fait de la «justice sociale» le deuxième axe de sa politique, c’est pour le traduire immédiatement par des mesures en faveur de l’emploi: le travail prime sur l’assistanat. Dans le même esprit, il a promis d’abaisser la fiscalité des ménages de 27 milliards d’euros sur l’ensemble du mandat.

Comme il l’a expliqué en commençant son intervention, Édouard Philippe a ainsi voulu répondre à l’urgence ; mais éteindre l’incendie n’est pas bâtir les structures porteuses de demain… À ce titre, il n’est pas certain que les mesures annoncées mercredi dessinent réellement un projet réformateur d’ampleur.

À quoi sert-il de dépenser autant si les Français restent si inquiets face à l’avenir et tant en colère ?

Pour y parvenir, il aurait fallu dresser un diagnostic clair des difficultés structurelles que connaît notre pays depuis des années – et qu’au demeurant aucun gouvernement récent n’a osé affronter. Celles-ci ont des sources multiples, mais il en est une que les institutions internationales et les organismes d’experts (et le FMI encore très récemment) désignent depuis des années sans que rien ne soit fait: la dépense publique, qui atteint en France 56 % du PIB.

Avec un tel niveau, record en Europe, la dépense publique est une contrainte économique, politique et sociale. Politique, car elle induit un contrôle social généralisé: tout euro public distribué donne le droit à l’administration d’en suivre l’exécution – et donc l’usage qu’en font les Français. Économique, car, difficilement financée par des prélèvements obligatoires extraordinairement élevés, elle étouffe l’activité économique et écarte l’initiative privée – quand elle ne l’écrase pas. Sociale, car en finançant des statuts et avantages de tous ordres, elle fige la société et interdit la réforme, chacun se mobilisant (légitimement) pour protéger sa part du gâteau – particulièrement dans un contexte de chômage élevé et de croissance faible, où chaque miette perdue n’a aucune chance d’être récupérée par ailleurs. Il est ainsi révélateur que dans le pays le plus socialisé d’Europe, la crise sociale reste si forte: à quoi sert-il de dépenser autant si les Français restent si inquiets face à l’avenir et tant en colère?

L’intervention d’Édouard Philippe n’a rien dit de tout cela. Il ne pouvait donc en ressortir des pistes audacieuses en la matière.

S’il a évoqué le sujet, c’est seulement pour relever que «baisser les impôts de 5 milliards, en une fois, (…) obligera à faire des choix pour contenir nos dépenses publiques», illustrant son propos par la volonté de réviser certaines niches fiscales et sociales. Face à l’impératif d’une saine gestion publique, alors que déficits (près de 100 milliards d’euros) et dette (plus de 2 000 milliards d’euros) s’envolent, ce n’est pas à la hauteur de l’enjeu. En outre, cela revient à financer les baisses de fiscalité des uns par une hausse des impôts des autres…

Édouard Philippe n’a rien dit de sa vision de l’État et de l’action publique.

Baisser la dépense publique ne devrait pas être une question comptable, mais éminemment politique .

Revaloriser le travail est bienvenu, alors que tant de Français ont l’impression qu’il manque de considération ; mais cela ne répond pas à nos problèmes de compétitivité, grevés par une fiscalité asphyxiante et une réglementation qui cadenasse.

Promouvoir la justice sociale par quelques mesures immédiates apaisera peut-être les douleurs les plus criantes, mais cela ne projette en rien notre modèle social vers l’avenir. Quels seront nos services publics demain?

Derrière le nécessaire redimensionnement des administrations se dessinent des questions majeures pour déterminer notre avenir: notre volonté de socialiser certains services, notre propension à accepter l’aléa et l’incertitude – ou nous assurer contre le risque et réclamer de la régulation, notre confiance dans la libre entreprise et les individus, notre volonté d’assumer nos responsabilités ou de les déléguer aux générations futures. Au fond, la question de la réforme de la dépense publique pose directement celle de notre action collective et des façons dont elle se matérialise. Elle interroge ainsi notre cohésion nationale.

En écartant le sujet de la dépense publique, le Premier ministre a donc non seulement oublié un sujet d’urgence économique réelle et manqué d’expliquer comment il financerait son mandat, mais il a aussi échoué à donner des perspectives audacieuses à la France. Il n’a rien dit de sa vision de l’État et de l’action publique, ni donc de la société – et de la façon de la libérer. On doute qu’il puisse en ressortir une dynamique réellement réformatrice.

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