J’ai répondu aux questions d’Atlantico

Atlantico : Lors de la réunion de refondation de la droite et du centre organisée par Gérard Larcher, François Baroin a dénoncé « l’ultralibéralisme de François Fillon » qui l’aurait poussé à se mettre à l’écart de sa famille politique. François Fillon était-il vraiment « ultralibéral » ? N’est-ce pas plutôt la droite qui a un problème avec le libéralisme aujourd’hui ?

Erwan Le Noan : Il serait intéressant de lire les propos exacts de François Baroin et lui demander ce que recouvre exactement pour lui cette notion d’« ultralibéralisme » ; mais s’ils sont avérés, ils sont révélateurs d’un malaise d’une partie de la droite parlementaire vis-à-vis du libéralisme : généralement, le terme d’« ultralibéralisme » est renié par les libéraux (comment pourrait-on trop aimer la liberté ?) et utilisé par leurs adversaires pour les dénigrer.

Que peut-on entendre par là ? Est-ce qu’il s’agit d’expliquer que le programme de François Fillon se voulait réformateur mais n’était pas suffisamment pédagogique ni ne portait suffisamment d’attention pour les victimes (inévitables) des réformes ? Cela peut s’entendre, et beaucoup de libéraux peuvent-être d’accord avec cette critique.

Est-ce qu’il s’agit de dénoncer l’ambition qu’il avait de réformer drastiquement l’État, pour le faire reculer, et faire baisser le poids de la dépense publique ? C’est une idée que les libéraux soutiendraient, mais il serait réducteur de limiter le libéralisme à une vision comptable de la politique. Au demeurant, ces deux reproches renvoient plutôt à une vision technocratique de la société qui aime le despotisme éclairé, plutôt que vraiment libérale : le libéralisme s’attache aussi au respect des équilibres démocratiques – ce n’est pas une philosophie du passage en force brutal.

Est-ce qu’il s’agit de critiquer les réformes pro-marché que le candidat aurait pu vouloir introduire, qu’avaient engagées Manuel Valls et que poursuit à son rythme Emmanuel Macron ? La critique existe, généralement à gauche, et se retrouve effectivement chez une partie de la droite qui est étatiste, centralisatrice et keynésienne. Cette droite a gouverné, elle a échoué.

Au fond, le sujet de savoir si Fillon était libéral ou non importe peu. La question à se poser est double. D’abord quel est le constat de la droite sur l’état de la France : souffre-t-elle d’un excès de liberté économique et sociale ou d’un excès d’étatisme ? Ensuite, quel projet réformateur la droite souhaite-t-elle porter ?

 

Cette forme d’allergie d’une partie de la droite française au libéralisme n’a-t-elle pas eu des effets pervers, en ce qu’elle a pu renforcer une économie administrée tout en accentuant dangereusement les effets inégalitaires du capitalisme financier ?

Erwan Le Noan : Si l’on considère que l’évolution du poids de l’Etat dans l’économie et la société est un indicateur pertinent du caractère libéral d’une politique, force est de constater que la droite n’a pas été systématiquement d’un libéralisme incroyable quand elle a gouverné. En matière économique, elle a généralement défendu une forme d’interventionnisme, parfois à la carte, pour défendre certains acteurs économiques. En matière sociale, elle n’a pas semblé défendre une vision très associative, prônant au contraire souvent une progression du contrôle étatique. En matière sécuritaire, elle a généralement tenu un discours de répression, y compris en matière migratoire, en oubliant souvent d’y adjoindre un volet positif.

Bien sûr, elle a également conduit des libéralisations, des privatisations, des réductions d’impôt. Mais tout cela a souvent été opportuniste – et non guidé par une vision structurée et cohérente dans le temps. Au demeurant, des gouvernements de gauche l’ont fait aussi.

Les élites françaises, de gauche comme de droite, ont ainsi privilégié, sur les dernières décennies, et à quelques exceptions près, une progression constante de l’Etat, ce qui a eu pour effet de rigidifier la société et de contraindre excessivement l’économie. Alors que l’État-Providence échouait, elles ne l’ont pas rénové, ni n’ont cherché à le dépasser : elles ont accru ses moyens, comme si augmenter les montants mobilisés octroyés à un système qui a failli pouvait permettre de le rendre meilleur…

Pour autant, il faut rappeler qu’il a toujours existé une partie de la droite qui se revendique du libéralisme. Certains sont en réalité plutôt poujadistes (ils refusent la fiscalité mais demandent un contrôle de l’Etat par ailleurs), mais d’autres sont sincèrement convaincus par la philosophie libérale. Malheureusement, ils ont peiné à s’organiser et peser sur le débat et la ligne de leur parti. Aujourd’hui, c’est eux qui devraient être encouragés et se prononcer fortement !

 

Alors que la droite tente aujourd’hui de survivre au revers subi lors des européennes, n’aurait-elle pas intérêt aujourd’hui à reprendre le flambeau de son ADN libéral, notamment pour souligner l’illibéralisme de son principal concurrent, LaREM ? Quel pourrait être dès lors son discours ?

Erwan Le Noan : Les sondages menés par Les Républicains auprès de leurs adhérents après la déroute de 2017 montraient que ceux-ci mettaient en avant des valeurs économiques libérales et socialement conservatrices. Il y a probablement là une voie à explorer pour la droite. Libérale en économie parce que le retrait de l’Etat est aujourd’hui un impératif : il étouffe la société et les entreprises. Conservatrice sur les questions sociales (c’est-à-dire en défendant approximativement un statu-quo sur les sujets de famille, ou certaines évolutions timides etc. ; mais non réactionnaire, où elle voudrait idéologiquement revenir sur les lois votées), notamment parce qu’il est probablement trop complexe politiquement de déstabiliser les habitudes à la fois en matière économique et sociale d’une part et en matière sociétale d’autre part.

La droite – ce qui n’est pas nécessairement synonyme de « LR » (et n’est certainement pas synonyme de Rassemblement national compte tenu du programme hyper interventionniste que défend ce parti), a donc probablement un chemin si elle sait être audacieuse sur les questions économiques et les sujets sociaux, car l’une ne va pas sans les autres. Elle doit savoir proposer une vision (et non seulement un catalogue de mesure) de rénovation économique, de responsabilité sociale, portés par un projet collectif – il est capital que la droite parle au collectif, ce qui implique les questions de service public (en banlieue ou en milieu rural par exemple) et d’identité.

Au demeurant, il ne semble peut-être pas pertinent d’entrer dans le débat infini de savoir si LaREM est libérale et, si elle l’est, à quel point. Si on estime que le libéralisme se traduit par le souci de promouvoir la liberté et son corolaire la responsabilité individuelle, et qu’il se mesure notamment par le poids de l’Etat dans les domaines économiques, sociaux et sociétaux, il y a tout lieu de s’interroger. Mais, à maints égards, LaREM peut aussi sembler plus libérale que certains de ses prédécesseurs ou de ses concurrents.

 

A lire ici

https://www.atlantico.fr/decryptage/3573814/panique-chez-lr–le-prix-de-l-etrange-allergie-au-liberalisme-de-la-droite-francaise-ferghane-azihari-erwan-le-noan

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