Voici ma chronique du 27 mai

La Fondation pour l’innovation politique vient de publier une étude internationale sur l’état de la démocratie dans le monde (1). Interrogeant des milliers de citoyens dans 42 pays différents, elle apporte un éclairage intéressant et formidablement documenté sur l’état de nos régimes politiques.

Sa principale conclusion a de quoi susciter l’inquiétude : elle montre un affaiblissement généralisé de l’« esprit démocratique », avec une valorisation des formes autoritaires d’exercice du pouvoir, particulièrement chez les jeunes : 38 % des 18-34 ans seraient favorables à ce qu’un « homme fort » dirige leur pays sans avoir « à se préoccuper du Parlement ni des élections », et 31 % à ce que ce soit même l’armée.

L’enquête illustre cependant aussi une demande générale et massive de retrait de l’Etat de la sphère économique. Alors que le discours politique – notamment dans cette affligeante campagne pour les élections européennes – ne cesse de vilipender le libéralisme économique, plus d’un Européen sur deux dit approuver l’idée que « le rôle de l’Etat dans l’économie devrait être limité et la liberté des entreprises renforcée ».

Les pays d’Europe de l’ancien bloc de l’est sont les plus enthousiastes en la matière (Pologne, 70% ; Hongrie, 79% ; Slovénie, 83%). L’explication historique semble s’imposer : soumis à la tyrannie communiste pendant des décennies, ces pays ont appris que l’Etat pouvait être un ennemi du peuple et de la liberté. Ils ont éprouvé dans leur chair que les expériences socialistes finissent toujours dans l’appauvrissement et l’oppression.

Obstacle. De façon intéressante, les opinions publiques des pays d’Europe du sud les suivent de près : 58 % des Italiens, 62 % des Espagnols, 64 % des Grecs réclament moins d’Etat. Ces résultats tiennent probablement à des épisodes récents : la crise de 2008 a montré combien les politiques de dépense publique débridées avaient conduit à une impasse et fait des citoyens des victimes, appauvries, d’Etats en faillite (dans les social-démocraties, la balance penche dans le même sens : entre 52 % et 55 % des Belges, des Suédois, des Danois, des Français).

Cette demande d’autoritarisme et ce rejet de l’interventionnisme sont révélateurs d’une crise profonde de l’Etat en Europe : non seulement il a failli, mais il apparaît aujourd’hui comme un obstacle dans la vie des citoyens. Dans les pays où il est plus performant, par exemple, il bénéficie au contraire d’un soutien : 63 % des Allemands et 59 % des Luxembourgeois plaident pour sa présence accrue.

Pourtant, s’il y a bien un sujet qui est absent du débat public, c’est la réforme de l’Etat. Non de façon purement comptable, mais politique, presque philosophique. Quel est son rôle ? Et par conséquent, quels sont ceux du service public, de la redistribution fiscale et du marché ? Quelle est, aussi, sa fonction dans l’unité nationale et l’exercice de la démocratie ? Aucune de ces questions n’est réellement abordée aujourd’hui – et particulièrement pas par ceux qui se disent réformateurs. Il s’agit pourtant de toute évidence d’une question majeure. Aussi longtemps qu’elle restera délaissée, nos démocraties continueront de s’enfoncer dans une crise mortifère qui les conduit vers une dégradation inexorable, et la société française de se déliter dans la discorde et la violence. A bon entendeur…

(1) L’auteur de ces lignes est membre du conseil scientifique de la Fondapol et a participé à la rédaction de l’ouvrage.

Article paru dans L’Opinion
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