Voici ma chronique du 20 mai

L’introduction en bourse du groupe Uber a suscité de nombreuses analyses pour expliquer les doutes des investisseurs. Parmi les facteurs envisagés, il en est un qui est révélateur d’un basculement contemporain et d’une menace très actuelle : le risque politique.

Uber est un symbole de la transformation digitale : sa marque est devenue un nom commun (tous les entrepreneurs promettent d’« uberiser » le monde) et son succès est associé à l’émergence d’une nouvelle forme de travail (la « gig economy »). Pourtant, l’entreprise reste confrontée à travers le monde à des élus qui tentent de freiner son développement, en le réglementant (la loi Grandguillaume en France) ou le taxant (à San Francisco par exemple). Son modèle suscite également des contentieux avec ses chauffeurs qui revendiquent d’obtenir les avantages sociaux du salariat.

Ces tensions ne sont pas propres à Uber : elles sont la partie la plus visible d’un retournement structurel des divers régulateurs à l’encontre des opérateurs numériques (le « tech backlash »). De Trump à Macron en passant par Merkel, la tendance est à une réaffirmation de la souveraineté politique des Etats qui passe, notamment, par des coups de menton réglementaires.

Ces tensions ne sont pas originales non plus. Depuis le début de la Révolution industrielle, chaque changement technologique a bouleversé les équilibres sociaux et apporté en réponse des revendications politiques, finalement traduites par des régulations de tous ordres. Les revendications sociales du XXe siècle débutant sont des réponses au taylorisme, lui-même issu de la diffusion de l’électricité dans l’industrie. Le droit antitrust est fils des inquiétudes face aux géants industriels du XIXe.

Ce qui est nouveau et inquiétant c’est la situation de nos Etats.

Dans ce XXIe siècle qui commence, les classes moyennes se sentent victimes des bouleversements économiques (mondialisation et « disruption » technologique). La gesticulation réglementaire des Etats vise à les rassurer, mais chacun pressent ce que la multiplication des textes déclaratoires a de vain.

Pour répondre au sentiment de stagnation (ou de régression) des classes moyennes, il faudrait soit pouvoir les subventionner soit leur ouvrir de nouvelles opportunités de mobilité. La première voie, de soutien au pouvoir d’achat, est une impasse, faute de ressources. La seconde est infiniment étroite : ruiné et ne s’étant pas réinventé, l’Etat-Providence ne dispose d’aucun moyen pour accompagner les victimes des transformations. La faillite ou la brisure sociale sont deux perspectives peu enthousiasmantes…

Jusqu’à maintenant, une politique monétaire très accommodante est venue combler ces fragilités. Aujourd’hui, et en dépit du e-commerce, l’inflation frémit : que se passera-t-il quand le pouvoir d’achat se réduira sensiblement ? Et si les taux remontent, qui prendra le relai ? Les partis populistes prospéreront grâce cette impasse.

Le cas de la France est illustratif. Si le pays est d’une extraordinaire inventivité fiscale et réglementaire, il présente l’un des pires bilans budgétaires de l’Union européenne : déficit élevé, dette record, dépense et prélèvements au sommet. Quelles sont les ressources pour répondre à une nouvelle crise sociale ou accompagner une transformation économique ?

Une enquête PWC auprès des PDG indique qu’ils identifient deux principaux risques : l’excès de régulation et l’incertitude politique. Ils ont raison. Le risque est devant nous.

Erwan Le Noan
article paru dans L’Opinion le 20 mai 2019
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