J’ai répondu aux questions d’Atlantico sur la droite et le libéralisme

Atlantico : Dans un article publié par le Monde ce 4 avril, intitulé « Chez Les Républicains, le retour du libéralisme n’est pas du goût de tous », le journal du soir montre une opposition interne au parti entre les partisans du libéralisme et ceux qui veulent davantage de justice sociale. Pourquoi pourrait-il être considéré hasardeux d’opposer libéralisme et justice sociale ?

Erwan Le Noan : Il serait probablement utile de s’accorder d’abord sur une définition du « libéralisme ». Pour beaucoup, y compris à droite, prôner des réformes de dynamisation de l’économie suffit à qualifier une politique de libérale. A ce titre, Emmanuel Macron est considéré par beaucoup comme « libéral ». De mon point de vue, cela mériterait d’être discuté : le libéralisme ne peut se résumer à la volonté que le marché prenne une place plus importante dans l’économie, ou – plus caricatural encore,  à une revendication de baisse d’impôts. Le libéralisme devrait être évalué au regard de ses objectifs économiques, mais également sociaux et politiques, ainsi que des méthodes employées pour y parvenir. Forcer une libéralisation de manière centralisée et autoritaire n’est, au regard de ces critères, pas un idéal libéral.
La force du libéralisme est aussi sa faiblesse : ce n’est pas une idéologie, c’est une doctrine, une philosophie qui aspire à plus de responsabilité et de dignité pour les hommes, en faisant le pari de la liberté et de la responsabilité, et de la confiance dans les individus. C’est un corps relativement souple de principes. Mais cette définition est probablement imparfaite et le propre des libéraux est de passer beaucoup trop de temps à débattre de ce qu’est le ‘vrai’ ou le ‘bon’ libéralisme !
Quoiqu’il en soit, dans l’esprit des libéraux, l’équité découle des réformes économiques, sociales et politiques qu’ils défendent. Le but de la politique libérale n’est pas l’enrichissement des uns, ni la redistribution au profit des autres : c’est que chacun puisse accomplir ce qu’il souhaite, dans une démarche libre et responsable. La question sociale est à ce titre cruciale : la croissance économique et la mobilité que nourrit le dynamisme libéral doivent permettre à chacun de profiter d’un avenir meilleur. Les libéraux, comme d’autres, considèrent évidemment qu’améliorer le sort des plus fragiles est le but de leur engagement politique.
Cela signifie, de façon pratique : favoriser la mobilité sociale par la rénovation profonde du système scolaire et universitaire en y insufflant de l’émulation, encourager la mobilité économique par la libération de l’entrepreneuriat, des entreprises et du marché du travail, favoriser le dynamisme politique en organisant la confrontation des pouvoirs pour interdire les excès de pouvoir…

Ne peut-on pas voir une confusion, notamment en France, entre libéralisme et capitalisme de connivence, qui serait à l’origine de cette opposition entre libéralisme et justice sociale ?

Le libéralisme s’est laissé prendre dans une image négative, qui l’assimile à une obsession d’enrichissement financier. Être libéral, ce serait vouloir une économie plus libre pour s’en mettre plein les poches : c’est caricatural. Les libéraux croient au marché et valorisent la réussite individuelle, ils n’ont pas de honte à parler d’argent et de succès matériel. Mais la vision libérale de la société ne s’arrête pas là, fort heureusement !
Un autre biais est à l’œuvre : tout discours qui vient en soutien des entreprises est systématiquement décrit comme « libéral ». Mais ce n’est pas nécessairement le cas : beaucoup de discours patronaux ne sont pas libéraux. Le libéralisme ne croit pas que l’État soit systématiquement la meilleure solution pour résoudre les questions économiques et sociales ; de façon symétrique, il ne croit pas que l’État soit la solution aux problèmes des entreprises : il milite donc contre les subventions, contre les normes qui établissent des rentes ! Il dénonce ce capitalisme qui tisse des liens entre l’État et le secteur privé, qui pour bénéficier d’aides, qui pour se prémunir contre des nouveaux entrants, etc.
Cette image que vous décrivez vient aussi du fait que les libéraux ne pensent pas la question sociale et en parlent finalement assez peu. Ils agissent comme s’il était évident que leurs politiques allaient susciter des bénéfices sociaux pour tous : c’est le cas, mais il faut en faire la pédagogie et il faut le démontrer. Surtout, il faut savoir comment gérer les moments de transition que suscitent les réformes libérales.

Dès lors, ne devrait-on pas considérer que le combat des libéraux devrait davantage s’orienter contre le capitalisme de connivence ?

Les libéraux pourraient probablement développer un discours qui défend la liberté et la responsabilité pour tous, les particuliers comme les entreprises. Ils pourraient également – et surtout à mon sens – développer un discours sur la question sociale : qu’ont-ils à proposer aux plus fragiles ? comment vont-ils améliorer leur sort ? comment vont-ils gérer les victimes des transformations ? C’est essentiel. Je suis convaincu que le libéralisme peut répondre à ces questions mieux que tous les discours interventionnistes (socialistes) de la droite et de la gauche ; mais il y a un travail doctrinal et de pédagogie à faire.