L’Opinion / Ce que nous enseigne l’histoire de la régulation

Chronique du 11 mars

Dans sa lettre aux Européens, Emmanuel Macron explique que l’Europe « doit non seulement réguler les géants du numérique (…) mais aussi financer l’innovation ». L’intention n’est pas neuve : en octobre il avait dit sa volonté de « démanteler des effets de concentration » sur les marchés (1) ; cela fait des mois que Bruno Le Maire vante la taxation des « GAFA ». Voilà une ambition bien française : taxer, réguler et subventionner.

Ces projets sont justifiés, écrit le Président, au nom du « progrès ». Ils ont aussi une résonance historique évidente : ils répètent un cycle classique de réactions politiques face aux innovations économiques qui ont transformé le monde moderne.

Depuis au moins la Révolution industrielle, chaque surgissement technologique a conduit à des bouleversements aux répercussions successives : la transformation des moyens de production, jaillie d’une innovation, se diffuse au-delà de son usage premier et désorganise les structures économiques, ce qui se répercute en revendications sociales, lesquelles alimentent une demande politique de réaffirmation de la souveraineté face à un pouvoir économique nouveau et – du fait de sa nouveauté, concentré.

Le chemin de fer américain en a été un premier exemple : décentralisé pour mieux coordonner les trajets sur un grand territoire, il a donné naissance à une structuration pyramidale de l’entreprise et de son management ; il a bouleversé les échanges, réduisant les distances (le commerce local du 19e protestait contre la vente par correspondance qu’il permettait) ; il a donné naissance à un salariat aux revendications fortes ; très fortement concentré, il a suscité l’inquiétude politique (une entreprise riche peut être un lobbyiste puissant) et les demandes de régulation (2).

Il y a des indices que le fonctionnement du marché numérique n’est pas toujours optimal ; mais l’analyse est-elle certaine d’en avoir saisi les dynamiques ? d’assurer que ces difficultés ne se résoudront pas par le jeu du marché ?

Les débats contemporains sur le numérique n’ont rien de nouveau. Comme au XIXe, la motivation de la régulation n’est pas d’abord économique : confronté à un bouleversement de son environnement, le politique rappelle non seulement son existence mais également son rôle de maintien de la cohésion de la société, bien au-delà des sujets économiques (il y a des indices que le fonctionnement du marché numérique n’est pas toujours optimal ; mais l’analyse est-elle certaine d’en avoir saisi les dynamiques ? d’assurer que ces difficultés ne se résoudront pas par le jeu du marché ?). Une erreur des opérateurs économiques est, souvent, de ne pas l’avoir suffisamment perçu : convaincus – à juste titre, des bénéfices qu’ils apportent à la société, ils tendent à ignorer l’ampleur de leur déstabilisation.

Le retour des velléités régulatrices n’est pas étonnant. Il n’est pas que français : on le retrouve à travers le monde. Il s’inscrit dans une dynamique historique d’interaction entre le politique et l’économie, commune à toutes les démocraties.

L’équilibre est subtil à trouver, le fantasme étatique français ayant tendance à pousser si loin la balance du côté politique et de la crainte du risque qu’il en étouffe l’économie. Il n’y a pas à douter que la France excellera en matière de régulation. Pour autant, si elle veut permettre à l’Europe de rayonner, cela ne suffira pas : la compétitivité reste la meilleure voie pour préparer les innovations de demain.

(1) Ce qui, au demeurant, semble contradictoire avec la volonté de constituer des « champions ».

(2) Lire les travaux d’Alfred Chandler ou Benjamin Waterhouse

Article paru dans L’Opinion

Un commentaire sur “L’Opinion / Ce que nous enseigne l’histoire de la régulation

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  1. En règle générale, j’apprécie vos papiers.
    Mais il me semble que vous poussez le paradoxe lorsque vous affirmez que « la motivation de la régulation n’est pas d’abord économique ».

    Dans les pays de culture interventionniste peut-être, mais le fait qu’une régulation minimale soit apparue dans les pays les plus attachés au libre jeu du marché semble bien montrer que dans certains cas au moins le pouvoir de marché d’un acteur en position de monopole – au moins local – doit être contre-balancé. M. Tirole a eu le « prix Nobel » pour cela.

    Et l’effectivité de la régulation est essentielle.

    Ainsi si je partage avec vous l’idée que c’est un non-sens que d’affirmer qu’un opérateur d’aéroport, « facilité essentielle » par nature, doit appartenir à l’Etat, je n’en pense pas moins qu’il est raisonnable de la part des politiques, qui semblent avoir compris que de toute manière les redevances payées par les compagnies garantissent la pérennité de l’aéroport de s’inquiéter de la manière dont on cède en plus le « droit de tondre » le passager aérien sur 70 ans, droit qui, en fait, est celui qui fait la valeur de l’entreprise. N’importe quel étudiant de L2 en finances sait fort bien qu’aucun directeur financier ne prend en compte des profits delà de 20 ans…

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