Voici le texte d’un papier publié sur Figaro Vox

FIGAROVOX/ANALYSE – Donald Tusk, président du Conseil européen, a déclaré que les promoteurs d’un Brexit sans plan «auront une place spéciale en enfer». Erwan Le Noan explique que le projet européen doit l’emporter par la conviction, non par la réprobation morale.


Erwan Le Noan est consultant en stratégie, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique (think-tank libéral), et maître de conférences à Sciences Po. Il est l’auteur de La France des opportunités (Les Belles Lettres, 2017).


Dans la mythologie grecque, les enfers étaient ce lieu de supplices où Zeus envoyait ceux qui avaient contrarié ses plans. Dans la religion chrétienne, réservés aux morts, ils ont gardé cette référence terrible qui inspirait une crainte irrépressible aux vivants. Il y a donc tout lieu de considérer que lorsque le président du Conseil européen Donald Tusk écrit qu’il se demande souvent à quoi ressemble cette place en enfer pour les promoteurs d’un Brexit sans plan, il exprime à leur égard un ressentiment vif et profond.

La phrase n’a pas manqué de faire polémique. Elle le mérite: son auteur semble considérer que les promoteurs de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne méritent de subir après leur mort supplices et peines incommensurables, en punition de ce qui serait un péché impardonnable. Le propos est évidemment considérablement exagéré, hors de proportion et si caricatural qu’il en perd sa pertinence.

Condamner les citoyens d’outre-Manche à la damnation éternelle, par des considérations morales, est malvenu et inapproprié.

En 2016, les électeurs britanniques se sont exprimés en faveur de la sortie de l’Union européenne. Cette décision peut être considérée comme regrettable (et elle l’est certainement), mais elle a été prise par la voie démocratique et selon un processus électoral solide. Ce choix doit être respecté – et il n’est pas nécessaire pour cela de l’approuver. Condamner les citoyens d’outre-Manche à la damnation éternelle, par des considérations morales, est malvenu et inapproprié. Pire, cette attitude risque de produire l’effet inverse de celui qu’elle pouvait rechercher: en adoptant ce ton, le président du Conseil risque fort d’accroître le sentiment de défiance vis-à-vis de l’Union européenne et l’impression de confiscation démocratique dont se plaignent régulièrement les citoyens des Etats-membres.

Donald Tusk a tenté de corriger son propos en indiquant qu’il visait non les électeurs, mais ceux qui leur ont vendu le Brexit comme choix électoral crédible. Un regard indulgent pourrait effectivement voir dans son tweet l’inquiétude légitime et l’avertissement d’un dirigeant face à la montée des populismes en Europe. De ce point de vue, le président du Conseil a raison: ces partis et dirigeants ont l’habitude de proposer les idées les plus illusoires alors qu’ils «n’ont même pas le début d’une idée sur le moyen de le[s] mettre en œuvre en toute sécurité». L’expression n’en reste pas moins très maladroite: les électeurs sont des adultes responsables capables de se faire leur propre jugement sur les offres électorales qui leur sont soumises, sans avoir besoin de la médiation d’une élite qui aurait pour devoir de les guider vers des choix jugés raisonnables.

Le message de Donald Tusk est cependant révélateur d’une faiblesse beaucoup plus profonde du projet européen, qui devrait inquiéter profondément tous ceux qui se reconnaissent parmi ses soutiens et plus largement parmi les réformateurs ou réformistes qui s’angoissent de la montée grondante d’un populisme ennemi de la liberté économique, sociale ou sociétale. Cette fragilité, c’est que l’Europe ne semble plus savoir comment convaincre. Or, en politique comme sur le marché, c’est l’offre qui crée la demande ; et dénigrer le concurrent au succès croissant ne permet pas de se refaire.

Si les électeurs ne courent pas vers l’offre européenne, c’est qu’elle n’est plus attractive. À l’inverse, s’ils se précipitent vers le populisme, c’est que celui-ci, séducteur (et trompeur), a su se parer d’atours: il a su maquiller ses pires défauts, comme la nocivité de son programme économique, sous les couches d’un vernis de modernité, mâtiné d’attention populaire. Le critiquer est nécessaire et le conspuer peut probablement soulager ses adversaires, mais cela ne permettra pas de reconquérir un électorat perdu et pourtant indispensable.

Le projet européen doit l’emporter par la conviction, non par la réprobation morale.

Le tweet de Donald Tusk sonne ainsi comme un avertissement à l’approche des élections européennes: le projet européen doit l’emporter par la conviction, non par la réprobation morale. L’enjeu est majeur, même si la voie est difficile (elle l’est d’autant plus que les populistes se soucient peu, eux, de cohérence et de crédibilité).

Quant aux Britanniques, ils auront largement le temps de s’apercevoir qu’ils ont fait une erreur économique et politique en quittant l’Union européenne ; s’il doit y avoir un contre-choc, ils le subiront et en souffriront immédiatement et de leur vivant, sans attendre d’hypothétiques enfers.

 

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/02/08/31002-20190208ARTFIG00132-quand-donald-tusk-envoie-les-partisans-du-brexit-en-enfer-il-revele-la-faiblesse-du-projet-europeen.php

 

 

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