Voici le texte de ma chronique du 26 novembre 2018.

Depuis quelques jours, des « gilets jaunes » occupent l’attention médiatique et, telles des micro-insurrections, bloquent l’espace public, alors qu’une partie de l’élite médusée semble découvrir l’exaspération qui gangrène le pays.

Au cœur de leurs revendications confuses : le pouvoir d’achat. Plus de 6 Français sur 10 considèrent que ce devrait être la priorité du gouvernement (Ifop/JDD). Comme d’autres avant lui, celui-ci se retrouve pris au piège de l’attente suscitée par une campagne enthousiaste, reflétant la conviction incroyable selon laquelle la puissance publique et le « volontarisme politique » pourraient augmenter les salaires dans une impulsion magique.

Pour y répondre, le gouvernement aurait pu réformer les finances publiques qui écrasent les Français d’impôts et de dépenses improductives – mais en la matière, il est aussi timide que ses prédécesseurs. A défaut, il peut poser les bases d’une croissance durable du pouvoir d’achat en promouvant la concurrence, qui redistribue les rentes (souvent créées par l’Etat), et l’innovation, qui ouvre le chemin d’une amélioration constante des conditions de vie.

L’économie digitale en est la preuve : cette transformation nous enrichit, comme viennent de le montrer des travaux présentés lors d’une conférence au FMI, Measuring Economic Welfare in the Digital Age : What and How ?

Une première étude a évalué l’apport de Facebook à la croissance américaine. Les résultats sont impressionnants : le réseau social aurait ajouté « près de 0,5 point de pourcentage à la croissance du PIB par an (et donc de la productivité) aux Etats-Unis » ! Une autre a mesuré les gains du e-commerce : en 2017, il aura permis aux consommateurs américains de bénéficier de « l’équivalent d’une augmentation permanente de 1 % de la consommation, soit plus de 1 000 dollars par ménage » !

En matière de pouvoir d’achat, le dynamisme économique est une solution efficace. Le rôle de l’Etat n’est pas là.

La question des « gilets jaunes » est là, dans la répartition des gains économiques. Elle actualise l’analyse de Tocqueville : à mesure que la richesse progresse, les inégalités deviennent plus insupportables. C’est un sujet politique majeur

Répartition. Si le e-commerce enrichit, ses gains ne sont pas répartis uniformément : ceux qui vivent dans les zones densément peuplées en ont plus profité ; et ceux dont les revenus dépassent 50 000 dollars par an ont gagné deux fois plus que ceux sous ce seuil. Ce constat rejoint le sujet d’un troisième papier présenté à Washington : entre 1980 et 2016, les revenus des 1 % les plus fortunés auraient crû de 76 %, contre 26 % pour les 50 % les moins favorisés. La question des « gilets jaunes » est là, dans la répartition des gains économiques. D’une certaine façon, elle actualise l’analyse de Tocqueville : à mesure que la richesse progresse, les inégalités deviennent plus insupportables. C’est un sujet politique majeur.

Une réponse autoritaire, qui prétend maîtriser le risque, consiste à promouvoir la redistribution étatique, comme la France l’a fait depuis plus de trente ans au prix d’une économie souffreteuse : égaux dans la stagnation plutôt qu’inégaux dans la croissance. Une autre voie, libérale, mise sur la mobilité. Un travail de recherche a ainsi récemment montré que les riches américains sont des entrepreneurs, non des rentiers (Capitalists in the twenty-first century). Cette voie est faite d’aléas, elle inquiète. Mais elle permet à chacun de s’accomplir pleinement. La France a plus à gagner dans une stratégie de l’offre offensive, mobile et créatrice, que dans une politique de gestion de la pénurie par redistribution.​

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