J’ai répondu aux questions du site Atlantico

Emmanuel Macron donne l’impression de vouloir constamment et systématiquement tout « assumer » des constats qu’il a fait durant la campagne (si ce n’est avant), des décisions qu’il prend depuis qu’il est au pouvoir, mais encore de ses erreurs, pour mieux couper court à la critique. Cela devient-il un réflexe néfaste lorsque ce qu’il s’agirait d’assumer, c’est d’abord une incapacité à obtenir des résultats substantiels à partir de sa politique ?

Erwan Le Noan : Le président de la République a probablement fait le constat que ses récents prédécesseurs ont péché en changeant de discours et de politique pendant leurs mandats. Ce faisant, ils ont alimenté un sentiment de ‘trahison’ dans l’opinion et particulièrement leur électorat.
Emmanuel Macron a au contraire fait un choix politique qui est de vouloir afficher sa cohérence dans le temps.
Il affirme un discours réformiste : c’est important pour pouvoir réaliser des réformes (il faut que le message, à force d’être martelé, se diffuse progressivement dans l’opinion publique) et aussi pour consolider l’électorat de base de LREM.
Dans son esprit, je ne crois pas qu’il y ait d’échec à reconnaître car il considère que sa politique est capable de produire des résultats à moyen et long termes. Une réforme comme celle du marché du travail, par exemple, ne peut pas faire baisser le chômage en si peu de temps. On peut discuter du bien-fondé des réformes du Président, on peut les trouver trop dures ou au contraire trop timides, mais on ne peut pas lui reprocher de vouloir avoir un discours politique constant.
En matière de résultats, la vraie question n’est pas celle du discours mais celle de la politique…

A quoi pourrait mener la politique d’Emmanuel Macron selon vous ? N’y-a-t-il pas un décalage entre l’objectif affiché (à la fois socialement économiquement politiquement) et ce qu’il peut vraiment obtenir ? En a-t-il conscience ?

Erwan Le Noan : Il me semble que le Président de la République et la majorité LREM, en l’enveloppant d’un discours très volontariste, s’inscrivent en réalité dans la ligne réformiste qui gouverne les élites administratives depuis des années, avec un programme économique et social qui se veut modernisateur. Cette ligne se retrouve dans les nombreux rapports qui ont été publiés depuis 10 ou 15 ans par les meilleurs esprits de l’Etat, qui vont dans le sens d’une libéralisation modérée de l’économie et d’une rationalisation des coûts des politiques sociales, dans l’idée de « préserver le modèle social français ». Cette proposition politique s’appuie sur des cas de pays d’Europe du Nord, qui sont montrés en exemple aux étudiants depuis les années 2000. La question est de savoir si et dans quelle mesure ces politiques peuvent se transposer en France efficacement, alors même que les Etats d’Europe du Nord s’en sont partiellement détournés…
L’un des problèmes principaux de la France, c’est le poids de sa dépense publique, c’est-à-dire très concrètement l’absence de réformes d’ampleur de l’Etat, du système social et des collectivités locales depuis très longtemps. Pour y répondre, il faut être capable de déplacer des montagnes, de porter une vision pour un système transformé ; pas seulement rationalisé par coûts de rabots budgétaires, mais réellement repensé. A ce stade, cette vision ne semble pas apparaître dans le discours ni les projets du Gouvernement ; mais elle n’apparaît pas non plus – voire encore moins – dans les discours des oppositions…

De même qu’Hollande s’était convaincu qu’il fallait œuvrer en direction de davantage de pédagogie pour faire passer les réformes entreprises, Macron ne fait-il pas une erreur en s’imaginant que le seul point faible de sa politique serait sa propre attitude ?

Erwan Le Noan : Il faut prendre garde à une facilité qui consiste à donner des cours de méthodes de la réforme a posteriori ou quand on n’est pas en position de devoir la mettre en œuvre. Néanmoins, l’observation des réformes en France et à l’étranger permet de dégager quelques lignes de force. Je m’y suis essayé avec l’excellent Matthieu Montjotin pour la Fondation pour l’innovation politique (à lire ici). Cet exercice a permis de constater que la pédagogie est essentielle : c’est une clé incontournable pour que l’opinion accompagne, voire pousse, la réforme. Elle doit venir presque comme un fruit mûr et être portée par un gouvernement radicalement convaincu et déterminé.
De ce point de vue, l’attitude du Président est donc d’une importance capitale car s’il a des mots malheureux il peut bloquer les progrès de sa politique.
Cela ne fait évidemment pas tout. Il ne suffit pas de répéter et d’expliquer : encore faut-il que le discours entre en résonance avec les préoccupations et attentes de l’opinion publique. A ce titre, le Président Macron se retrouve confronté au même défi que son prédécesseur : les Français ne supportent plus d’entendre parler d’une éventuelle hausse des taxes, quelle qu’en soit la raison et quel qu’en soit le montant (comment ne pas les comprendre : en France, les recettes publiques représentent plus de 53% du PIB ! C’est un record !).
En plus de tout cela, il y a une question économique et politique.
Economique d’abord, car il faut que la politique menée aille dans le « bon » sens, c’est-à-dire produise les résultats qu’elle a promis (or, comment relancer la croissance, augmenter le pouvoir d’achat et faire baisser durablement le chômage sans s’attaquer vraiment à la fiscalité et la dépense publique ?).
Politique ensuite, car la réforme doit au moins rallier une part majeure de l’opinion publique : cela implique d’avoir un soutien politique large. Cela dépasse le fait de dominer le Parlement : on voit aujourd’hui que la majorité LREM est écrasante mais pourtant ne semble pas permettre d’emporter les Français avec elle, comme si elle n’était pas suffisamment inscrite parmi eux. Emmanuel Macron a constitué un gouvernement du centre, ralliant des personnalités sur sa gauche et sa droite ; ce n’est pas la même chose que de faire un gouvernement avec des partis de droite et de gauche, capables d’emporter avec leurs structures des militants, électeurs et relais sociaux…
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