Voici le texte de ma chronique du 15 octobre dans L’Opinion.L’économie est affaire d’incitations : l’entreprise mise en concurrence est incitée à innover pour résister à l’assaut de ses compétiteurs ; l’acheteur qui découvre une promotion est encouragé à consommer. Le défaut de l’intervention publique est qu’elle vient généralement introduire un biais dans les incitations spontanées du marché : l’opérateur en monopole n’est pas stimulé (voire incité à profiter paisiblement de sa rente) ; celui qui se sait financé par le contribuable (considéré en France comme un réservoir dans lequel on peut puiser sans fin), n’assumant pas la réalité de ses risques, est incité à faire des investissements hasardeux ou adopter une stratégie douteuse.

Ce phénomène, que les économistes appellent « aléa moral », est au cœur de ce qui distingue le secteur protégé du secteur privé concurrentiel : que s’interdire quand les autres paient pour nous ? Les gestionnaires publics ne sont pas moins doués que leurs homologues du privé, mais ces derniers assument leurs risques : s’ils suivent une voie malheureuse, c’est leur argent (celui de leurs actionnaires) qu’ils engagent ; si leur offre se dégrade, ils perdent des clients. Le secteur public ne connait pas cela : non seulement ses ressources sont garanties par l’impôt, mais en outre les gestionnaires assument très rarement les conséquences de leurs mauvaises décisions.

C’est aussi vrai du syndicalisme salarié français.

Les salariés n’ont aucune incitation à adhérer à un syndicat – à moins qu’ils attribuent une valeur à l’engagement militant. En France, les ‘conquêtes’ syndicales (car c’est un langage guerrier qui est généralement utilisé pour qualifier les relations entre les représentants des salariés et ceux des employeurs) bénéficient à tous, par extension étatique. De fait, seuls 11% adhèrent à un syndicat en 2013 (DARES).

Les organisations syndicales s’en retrouvent avec une base d’adhérents biaisée en faveur des secteurs les plus protégés : les salariés syndiqués sont considérablement plus présents dans le secteur public (taux de syndicalisation de 19,8%) que dans le privé (8,7%), et dans les entreprises de plus de 200 salariés (16,3%, dont 14,4% dans le privé et 20% dans le public) que dans les petites de moins de 50 (7%, dont 5% dans le privé et 18,5% dans le public). En conséquence, les syndicats sont incités à surpondérer, dans leurs revendications, les attentes d’une partie des salariés qui est la moins exposée aux aléas de l’économie.

Surtout, les syndicats bénéficient de financements importants, qui leur sont garantis : ils bénéficient de quelques subventions mais surtout de la collecte d’une « contribution patronale au dialogue social » que doivent payer toutes les entreprises (et même les particuliers employeurs !). Leurs ressources sont donc massivement garanties.

Les syndicats sont ainsi composés d’une avant garde militante qui s’engage pour des causes qu’elle décide sans avoir obligatoirement à se soucier de leur intérêt social ni de leurs conséquences économiques. Cela affecte nécessairement la perception de leurs responsabilités – comme ce serait le cas, d’ailleurs, d’une entreprise bénéficiant de subventions ou de garanties publiques.

Les organisations représentatives du personnel sont nécessaires au bon équilibre social et, en cela, au bon fonctionnement du marché du travail. Pour autant, leur hermétisme aux incitations de ses réalités, organisé par la puissance publique, conduit à une impasse : un monopole protégé dépérit, voit son offre se dégrader et ses clients forcés s’en détourner. Au final, c’est le bien-être collectif qui en pâtit.

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