J’ai répondu à quelques questions d’Atlantico

Ce jeudi, Edouard Philippe se rend au Congrès des régions de France à Marseille. Face à  ce qu’il appelle « le front du refus » désignant les associations d’élus locaux, le Premier ministre compte s’engager dans un match de boxe pour défendre l’exécutif. Concrètement quelle est la situation aujourd’hui des relations entre les élus locaux et Paris ?

Les relations entre les élus locaux (y compris – voire d’autant plus, la Ville de Paris) et le Gouvernement sont réputées être plutôt tendues, pour ne pas dire tout à fait mauvaises.

Les élus locaux reprochent au Gouvernement d’avoir une politique qui ne respecterait pas l’autonomie des collectivités locales et qui serait marquée, non pas tant par une opposition à leur encontre, que par une absence de prise en compte de leurs revendications voire tout simplement de leurs préoccupations. En somme, les élus locaux reprochent au Gouvernement d’avoir une politique qui organise une recentralisation discrète mais constante et déterminée.

De son côté, le Gouvernement justifie sa politique par un besoin de rationalisation des dépenses publiques et le souci de parvenir à une plus grande efficacité des politiques publiques, qui se recouvrent et se chevauchent souvent.

C’est une opposition assez classique, mais qui semble exacerbée, entre un pouvoir central et son administration qui déroulent des plans rationnels et conçus comme des mécaniques parfaites d’une part, et des élus qui incarnent des légitimités locales et des préoccupations sociales très concrètes d’autre part. C’est, d’une certaine façon, le clivage entre technocrates et politiques. Il ne faut pas oublier que les élus locaux sont, au quotidien, confrontés aux difficultés de leurs concitoyens : le maire, c’est à la fois l’édile administratif, le recours social, le responsable de la sécurité quotidienne.

Jean-Luc Mélenchon et Marine le Pen continuent de tenir le rôle de principaux opposants au président dans l’échiquier politique. Pourtant, quand on s’attarde sur les initiatives locales qui réussissent (comme ce que fait Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France ou Christian Estrosi dans le Sud-Est…) les élus locaux semblent plus enclins à tirer leur épingle du jeu. Finalement, les vrais opposants à Emmanuel Macron, n’est-ce pas les élus locaux ? Pouvez-vous nous donner des exemples précis d’élus qui pourraient tirer leur épingle du jeu ?

Le Front de Gauche et le Front National rassemblent des mécontentements divers, qui sont forts. Il est étonnant de constater comme les scores promis au Front National, par exemple, sont regardés comme s’ils étaient dans la banalité : ce parti est haut dans les sondages, alors que tout le monde ne cesse de répéter que sa présidente se serait décrédibilisée (probablement à raison) lors du débat présidentiel et par les ‘affaires’ de son parti. Qu’en serait-il si elle était jugée ‘crédible’ ?

Quant au Front de Gauche, il poursuit sa stratégie qui consiste lui aussi à attiser les colères, à nourrir les tensions en poussant des cris et des propos virulents (que Jean-Luc Mélenchon n’assume pas ensuite quand il se retrouve face au Président, comme on l’a vu). Cette joie que le parti semble éprouver en entretenant une atmosphère insurrectionnelle est périlleuse.

Ces deux partis extrémistes sont significatifs d’un niveau de radicalité de la vie politique française. Pour autant, à ce stade, aucun n’est en mesure d’exercer le pouvoir. Ils ne constituent donc pas des menaces crédibles, pour le moment, pour le Gouvernement. Les prochaines élections générales sont loin et cela peut changer.

Dans ce contexte, les élus régionaux peuvent constituer un pôle de référence : c’est d’ailleurs bien leur intention. Certains présidents de région de droite poursuivent ainsi, chacun individuellement, une logique identique : construire une alternative crédible en misant sur leurs projets (Xavier Bertrand comme Valérie Pécresse animent des groupes de réflexion par exemple) et leurs résultats (pour avoir un catalogue de réussites à faire valoir, pour montrer aux électeurs qu’ils agissent). Ils sont dans un registre qui valorise l’efficacité et les réalisations concrètes, alors même que les Français semblent reprocher au Président de la République son déficit de résultats.
Qu’est ce qui empêche vraiment les leaders de la France Insoumise et du Rassemblement National ? (mode de scrutin qui joue contre eux)

A ce stade, le mode de scrutin de l’élection présidentielle a été un frein à l’élection d’un parti extrémiste car, outre qu’il faut passer la barrière de la qualification du premier tour, il faut aussi pouvoir rassembler un peu plus de 50% des suffrages au second tour. Pour autant, rien n’interdit de penser que, dans un contexte de colère sociale forte, avec une abstention élevée et/ou une déception vis-à-vis des partis de gouvernement, un parti populiste puisse réussir. Au contraire, l’élection présidentielle qui se veut être une « rencontre » entre « un homme » et « un peuple » présente de belles opportunités pour un candidat populiste, qui mise sur son image et sa personnalité. En 2017, il manquait 1 million de voix à Marine Le Pen (7,7 millions de voix) et 1,6 millions à Jean-Luc Mélenchon (7 millions de voix) pour s’opposer au second tour et dépasser Emmanuel Macron (8,7 millions de voix). S’ils montent un peu en 2022 et que le Président baisse… on ne sait ce qui arrivera. A cet égard, il semble qu’une grande partie des élites ne mesure pas le niveau de colère et de difficultés sociales qu’on trouve dans la société française : il est énorme !

Comme les partis n’arrivent pas à s’entendre sur un logiciel politique commun (particulièrement vrai pour les LR), est-il si fou de penser que le successeur d’Emmanuel Macron pourrait être celui qui arrivera à émerger par l’échelon local (municipal, régional, départemental) ?

Il est surtout fou de penser aujourd’hui à l’élection présidentielle de 2022. C’est cette obsession pour l’élection suivante qui a tué les partis comme le PS ou l’UMP : obsédés par leur retour au pouvoir, ils se sont perdus dans des tactiques ; ils ont perdu et se sont perdus de ne pas travailler et ne pas se renouveler.

Il est bien difficile, en 2018 de savoir à quoi ressemblera le candidat victorieux de 2022. Le contexte politique importera évidemment énormément. D’abord, le Président de la République pourrait être réélu, s’il a des partis extrémistes forts face à lui mais pas de partis de gouvernement crédibles. Ensuite, les candidats opposants – en dehors du FN et du FG, pourraient faire le pari de développer une stratégie en creux de celle du Président, en se posant en miroir de ses faiblesses dans l’opinion. Une première stratégie serait par exemple pour un candidat de faire valoir les résultats de sa gestion dans sa ville ou sa région, et sa proximité avec le « peuple », après un Président Macron dont les politiques semblent susciter des doutes dans l’opinion, (c’est probablement le pari des grands élus locaux). Une autre stratégie serait de miser sur un angle social, en mettant en avant le besoin de solidarité, après un Président Macron à qui on reproche de ne pas le prendre en compte suffisamment (c’est la stratégie que semble adopter François Hollande par exemple). Un clivage se dessinera aussi entre les candidats qui auront été circonspects face à la majorité actuelle, tout en faisant valoir leur sens des responsabilités (par exemple en ne s’opposant pas systématiquement à tout), et ceux qui, dans une veine populiste, dénonceront tout en bloc.

Tout cela est très loin. La priorité des candidats devrait être de se soucier de l’état de la France en 2018 car si le pouvoir politique s’affaisse durablement et brusquement, non seulement les élections prochaines seront très incertaines mais en outre le prochain mandat sera assis sur un barril de poudre avec une mèche allumée.

http://www.atlantico.fr/decryptage/congres-regions-france-pourquoi-vraie-alternative-emmanuel-macron-en-2022-pourrait-bien-venir-erwan-lenoan-3516633.html

 

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