Interview pour Atlantico, publiée le 29 août 2018

Forte baisse dans les sondages, démission de Nicolas Hulot, défiance de plus en plus importante de la droite, Emmanuel Macron et son gouvernement font face à une rentrée pour le moins difficile en cette fin de mois d’août.

Atlantico : Comment interpréter un tel retournement à l’aune de la politique d’Emmanuel Macron ? Faut-il voir ici le résultat à travers la démission de NIcolas Hulot d’une France « irréformable » ou faut-il plutôt incriminer la capacité d’Emmanuel Macron à mener à bien de véritables réformes d’ampleur ?

Erwan Le Noan : La rentrée 2018 se présente sous des auspices moins favorables que celle de 2017 pour le Gouvernement. Pour autant, il ne s’agit peut-être pas d’un « retournement », probablement plus un infléchissement dans l’opinion. Il reste à déterminer ce qui motive précisément cette évolution. Est-elle liée aux réformes ? Et si tel est le cas, est-ce lié à leur excès ou leur défaut ? Est-elle liée aux flottements du gouvernement pendant l’été ?

La France n’est pas un pays irréformable. L’élection du Président Macron a suscité un souffle positif qui lui a permis d’avoir le soutien y compris d’électeurs qui ne s’étaient pas tournés vers lui a priori. Un an après, il y a de fait un essoufflement : les électeurs ne perçoivent pas clairement la vision, le projet pour lequel le gouvernement lui demande de faire des efforts. C’est un signal, mais probablement pas suffisant pour créer une inquiétude élevée : il n’y a pas d’élection immédiate et il n’y a pas d’opposition qui semble à ce stade suffisamment crédible pour exercer le pouvoir à sa place.

Emmanuel Macron paye-t-il finalement des réformes conduites à dose homéopathique ?

Erwan Le Noan : Le président de la République a remporté l’élection présidentielle et ensuite les élections législatives en portant un discours de transformation : son élection a eu l’effet d’un choc et il a été maintes fois répété que la France entrait dans une nouvelle ère. Cette séquence a très certainement créé une demande de réforme rapide, de résultats immédiats et un peu de transformation « magique », comme s’il avait suffi que l’élection du président change le pays sans douleur.

Plus d’un an après, les électeurs ne perçoivent pas encore les résultats des réformes mais ils en perçoivent les effets indésirables. C’est normal : il est peu probable que des politiques fournissent des changements dans des délais aussi brefs. Il est normal aussi que ces réformes aient un coût.

Dans ce nouveau contexte, les Français semblent ne plus percevoir clairement le sens des efforts qu’on leur demande. La question n’est donc pas tant l’intensité des réformes que leur calendrier, leur réalisation et leur explication.

Ne peut-on pas voir un risque inhérent à une telle stratégie qui pourrait conduire à douter de la nature des réformes elles-mêmes alors justement que le « dosage » peut ne pas être suffisant pour produire des effets ? En d’autres termes, cette approche ne conduit-elle pas à l’argument du « on a déjà essayé et cela n’a pas marché » alors que le dosage a été insuffisant ?

Erwan Le Noan : Le risque pour le gouvernement est effectivement que les résultats tardant à venir, l’opposition aux réformes gronde et croisse au sein de l’opinion publique au point de les bloquer ou d’obliger l’Exécutif à compenser ses réformes par d’autres promesses coûteuses.

Pour garder la mesure de ce risque, il faut toutefois rappeler que le Président de la République n’a aucune opposition crédible ni susceptible de gouverner à sa place : la résistance aux réformes peut donc croître sans que cela ne bloque nécessairement la voie du gouvernement.

Pour éviter, cependant, d’en venir à acquérir l’image d’un Exécutif qui serait contraint de passer en force ou d’avancer contre une opposition croissante, le Gouvernement va devoir reprendre un travail de pédagogie plus fort.

Dans quelle mesure Emmanuel Macron peut-il être ici comparé à ses prédécesseurs ? « Le nouveau monde » en est-il réellement un ?

Erwan Le Noan : Le Président de la République est confronté aux mêmes difficultés que ses prédécesseurs qui ont tenté de faire avancer des réformes : une politique de transformation doit être soutenue par un discours pédagogique très fort, par un projet de société qui donne du sens aux efforts qui sont demandés. C’est une tache extremement complexe. Dans les pays qui ont réussi à réaliser de grandes réformes, ces discours et projets avaient infusé dans l’opinion publique et les débats intellectuels longtemps avant la victoire électorale, grâce à des partis politiques qui avaient poussé les idées réformatrices. Ce n’était peut etre pas le cas en France.

La différence principale entre Emmanuel Macron et ses prédécesseurs est que lui n’a pas d’opposition constituée. Il ne l’a pas parce qu’il bénéficie d’une majorité transpartisane ou d’union nationale, mais son positionnement au centre lui a permis d’éliminer pour un moment les oppositions.

 

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