J’ai répondu à quelques questions d’Atlantico

Atlantico : Après les critiques de Jean-Louis Borloo, ou d’économistes réputés proches – d’Emmanuel Macron, c’est au tour d’Alain Minc de mettre en garde le chef de l’Etat face aux inégalités et aux risques « d’insurrections » que fait planer cette problématique sur le pays. Au regard des réformes mises en place par Emmanuel Macron, peut-on réellement y déceler une différence notable par rapport à ces annonces de campagne ? Ses anciens soutiens sont-ils crédibles en ce sens dans leurs critiques d’aujourd’hui ?

Erwan Le Noan : Le discours d’Emmanuel Macron n’est pas ce qui a le plus varié depuis un an et demi : devant le Congrès il a de nouveau dénoncé les rentes, appelé à une modernisation de l’économie.

Ce qui a changé, c’est en partie son assise électorale: en 2017, Emmanuel Macron a été élu avec une grande partie de l’électorat de gauche, ravie de pouvoir éviter une droite peu attrayante et pourtant promise au pouvoir depuis longtemps. A l’époque, le candidat avait su mettre en avant un discours de mobilité sociale, favorablement reçu à gauche. Depuis, le Gouvernement a eu une politique axée uniquement sur les réformes économiques, oubliant le discours social qui doit nécessairement l’accompagner (y compris pour rappeler qu’il faut soutenir les entreprises pour aider les salariés, comme le Président l’a fait ce 9 juillet à Versailles).

Les critiques qui sont formulées à son encontre par des personnes comme Jean-Louis Borloo, Alain Minc ou par Jean Pisani-Ferry me semblent porter plus sur le ‘ton’ que sur le fonds des réformes : ils lui disent tous : « vous allez dans le bon sens, mais une société ce n’est pas un rassemblement d’êtres atomisés, il faut prendre en compte le « social », la « cohésion » ». Ils ont raison : la réforme crée le mouvement et le mouvement déstabilise. Or, personne n’aime être déstabilisé, bouleversé dans ses habitudes ou brouillé dans ses perspectives. Le vrai sujet, c’est : comment accompagner ce mouvement ? Les différents critiques n’ont probablement pas les mêmes recommandations. Le Président défend l’idée qu’il faut réformer l’éducation et la formation, et ouvrir le marché du travail pour créer de nouvelles opportunités : il a raison, mais les gains mettent plus de temps à se matérialiser que les risques de perte. Le discours d’Emmanuel Macron devant le Congrès a tenté en partie de répondre à ces sujets.

Le fond du sujet c’est que le programme d’Emmanuel Macron était et sa politique est très technocratique : elle est parfaitement huilée d’un point de vue rationnel et savamment planifiée. Mais la réalité politique est distincte des modèles de Bercy : dans la vraie vie, les citoyens veulent plus que de la réforme économique.

Que peut-on déduire concernant ceux qui critiquent cette politique ? Faut-il y voir plus un malaise relatif à la forme, « au pognon » qui semble crisper une partie des Français plutôt qu’une réelle critique de fond ? Ne peut-on pas y voir une forme de duplicité entre les réformes souhaitées et proposées et la forme donnée à leur présentation ?

Erwan Le Noan : Les critiques d’Emmanuel Macron sont d’ordres très divers : il y a l’extrême gauche, l’extrême droite, la droite et puis un ensemble d’intellectuels ou personnalités du centre qui l’ont soutenu et font aujourd’hui entendre une musique de fonds divergente.

Les quelques mauvaises phrases du Président ont été malheureuses, parce qu’elles ont été faites pour volontairement interpeller (choquer ?), elles sont des épiphénomènes de la vie politique qui suscitent des polémiques lassantes. Elles envoient pourtant aussi des signaux faibles sur le positionnement du Président.

Le problème me semble toutefois plus structurel et plus inquiétant. Le malaise exprimé est révélateur d’élites qui dirigent le pays depuis des décennies, appellent aux réformes, s’inquiètent de leurs conséquences, mais sont également incapables de proposer des pistes alternatives qui permettent de faire bouger le pays (le déstabiliser) sans l’inquiéter. C’est un peu un aveu d’échec. Surtout, c’est un vrai et grave problème car si la France n’est pas capable de faire avancer quelques réformes, d’ailleurs ténues, sans blocage social grave, on doit s’interroger sur la façon de la faire évoluer ? Est-ce parce qu’on tente de la mettre en mouvement qu’elle va exploser ? Va-t-elle être emportée aussi dans le tourment des populismes qui dominent le monde occidental ?

Au regard de son discours du Congrès de ce 9 juillet, comment analyser la réponse d’Emmanuel Macron à ces critiques ?

Erwan Le Noan : Le Président de la République a, particulièrement au début de son discours, envoyé quelques signaux : il a défendu un nouveau pacte social, qui montre qu’il a bien saisi que c’est là que se trouve une faille de son action politique.

Pour le reste, son message est celui d’un réformisme déterminé. Il faut le saluer. Mais il ne faudrait pas que cela passe pour de l’entêtement. En outre, son message est apparu à nouveau très ‘rationnel’ mais il n’est pas certain que les éléments relatifs à la ‘cohésion’ aient parfaitement réussi à se faire entendre : ils ne peuvent pas être que de pure raison, il faut un peu de pathos.

En outre, le sujet de la cohésion est double : il y a celui de la cohésion sociale que le Président propose d’aborder à travers un nouveau contrat social et une rénovation de la solidarité, présentée toutefois avec un prisme peut-être trop technocratique ; il y a aussi celui de la cohésion nationale, qui est un volet plus ‘identitaire’ (et qu’on ne peut résumer de façon caricaturale à la question de l’immigration ou au sujet de l’islam européen), que le Président n’adresse pas réellement d’après de nombreux observateurs ; or, c’est largement celui-ci qui semble motiver les votes populistes en Europe.

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