Voici le texte de ma chronique, parue le 28 mai 2018

Le salon VivaTech a été, de l’avis de tous, une immense réussite. Les leaders du numérique du monde entier se sont pressés à l’Elysée et les meilleurs créateurs se sont retrouvés Porte de Versailles. L’espace de quelques heures, la France a pu se targuer d’incarner la « Nation start-up », selon le terme consacré que le Président de la République a repris à Israël (1).

Il faut s’en féliciter. L’événement a consacré le succès d’une tendance forte : la multiplication des start-ups en France, engagée probablement avec la crise de 2008, l’apparition du Smartphone (en 2007) et la volonté de jeunes diplômés (souvent même très diplômés) de créer leurs propre emploi et activité, par défiance avec le monde ancien endetté et gangréné par le chômage. Elle illustre aussi l’intérêt que certains grands groupes digitaux portent pour notre pays et ses meilleurs talents.

Pour autant, ce succès est en partie paradoxal.

Paradoxal car, alors que la France économique vante l’innovation, son Gouvernement, tout en prétendant la soutenir, ne cesse en réalité de répéter « régulation » et « taxation », les deux mots semblant en devenir synonymes. C’est même le cœur de son projet européen : créer de nouvelles taxes et de nouvelles normes dans le digital : le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire se dépense pour généraliser la fiscalité française aux sites internet ; Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat en charge du numérique, explique que « l’Europe doit continuer à s’imposer comme le régulateur mondial » du numérique (2). Comme toujours, la France se pose à l’avant-garde de la multiplication des réglementations et des prélèvements obligatoires. Ce faisant, ces projets illustrent à la fois une défiance persistante vis-à-vis du marché et une croyance non fondée dans la nature nécessairement bienveillante de l’Etat.

Paradoxal ensuite car, au même moment où s’épanouissaient mille start-ups, le Président de la République vantait la « tech for good », au nom d’un nouvel impératif moral à la mode qui voudrait que désormais les entreprises soient contraintes de faire œuvre sociale. Ce discours, qui rejoint le projet du gouvernement d’amender l’objet social des entreprises, traduit une emprise latente, implicite mais implacable, et un contrôle croissant de la puissance publique sur les acteurs privés.

Paradoxal enfin car si une partie des commentateurs et décideurs s’afflige de l’absence d’un « Google européen », ils ne font rien qui pourrait le permettre demain. Comment imaginer qu’un géant du numérique émerge réellement en France, quand on connait notre niveau record de fiscalité et sa complexité, quand on constate la rareté des universités européennes à rayonnement mondial, quand on ne peut que déplorer l’inexistence du marché unique du numérique en Europe ? Une étude récente du cabinet Roland Berger vient encore de montrer que la fragmentation toujours si forte de l’Europe nuit à la capacité du Vieux Continent de développer la recherche dans l’intelligence artificielle.

Vanter les start-ups et les valoriser doit être vivement applaudi. Mais ce discours restera un peu vain, si les conditions de l’innovation ne sont pas réunies, ce qui ne pourra être atteint avec une vision centralisatrice, hyper-régulatrice et purement fiscale de l’économie ! En visant des « géants », la France risque de détruire des jeunes pousses. Là aussi, elle à encore bien des révolutions à accomplir.

(1) Dan Senor, Saul Singer, Start up nation, 2009

https://www.lopinion.fr/edition/economie/france-peut-elle-faire-mieux-encore-que-vivatech-151419

Publicités