Voici le texte d’un entretien avec Atlantico

Atlantico : La refondation de la démocratie sociale française issue de 1945. Emmanuel Macron n’a-t-il pas sous-estimé la nécessité de réformer les modes de financement des syndicats, notamment au travers de la formation professionnelle ?

Erwan Le Noan : Le sujet du financement de la vie sociale française est un sujet laissé de côté depuis des années : on sait que les syndicats sont d’une représentativité très imparfaite (pour les salariés comme pour les patrons) et que leur financement est à revoir. Un député (Nicolas Perruchot) avait tenté de s’y attaquer il y a des années ; en vain. Si Emmanuel Macron a omis ce sujet, c’est probablement en pleine conscience et avec l’idée que s’attaquer à ce roc n’était pas nécessaire.

Il me semble que le diagnostic du Président est que les syndicats ne sont pas représentatifs, que les Français le savent et que dès lors, il a intérêt à faire avancer ses réformes sans eux (ou en associant un peu les réformistes et en prenant de front les plus conservateurs), plutôt que de se heurter à une forteresse vaillamment défendue par une poignée d’irréductible. La tactique du gouvernement, qui consiste en enchaîner les réformes (ou effets d’annonces) sans laisser de répit aux syndicats en est assez illustrative.

Le capitalisme financier. Alors que les Français vivent le « libéralisme » comme étant aujourd’hui synonyme de « néolibéralisme » ou de « capitalisme financier », Emmanuel Macron pêche-t-il en évitant un discours de re-légitimation du libéralisme qui se détacherait de cette perception des Français ?  Comment expliquer une telle faille dans le dispositif « macronien » ?

Erwan Le Noan : La fragilité du discours du gouvernement est que son projet, sa vision transformatrice pour la France est implicite dans tous ses discours : jamais il ne décrit concrètement comment il voit la France dans 5 à 10 ans. Il évite d’être explicite et, quand il se projette, c’est en utilisant des concepts complexes, désincarnés, très intellectualisés.

Son discours sur le libéralisme entre parfaitement dans cette analyse : le gouvernement défend une vision souvent qualifiée de libérale (ce qui se débat) parce qu’il promeut des réformes qui favorisent le marché ; mais on ne voit pas bien comment ce libéralisme irrigue l’ensemble de sa politique ou de sa pensée. Cette fragilité est probablement liée au fait que le gouvernement n’est pas idéologue (au sens de mû par une idéologie) : c’est un groupe réformateur et pragmatique, à la façon de toutes les élites technocratiques qui gouvernent le pays depuis des années. Elles ne sont pas libérales par conviction, mais parce qu’elles se sont persuadées qu’il était rationnel d’avoir recours au marché pour les questions économiques ; mais ce marché reste encadré : ce n’est pas le marché libre ! Cela conduit à des contradictions profondes, où le libéralisme est promu en apparence, mais en pratique il est administré par l’Etat, de façon autoritaire et centralisée : tout ce qu’il faut pour avoir un effet repoussoir.

Le quinquennat des riches. En semblant délaisser la question des inégalités, Emmanuel Macron ne s’expose-t-il pas démesurément à l’image d’un président des riches qui commence à s’installer dans l’opinion ? Au contraire d’un Jacques Chirac en 1995 qui avait fait campagne sur la fracture sociale, quel est le risque pris politiquement par le président dans le contexte actuel ?

Erwan Le Noan : L’accusation de « quinquennat des riches » est un peu facile et à mon sens malvenue : qu’on partage ou non la vision du Président, son discours n’est pas celui-là. Ce qu’il promet, c’est de redonner du mouvement à l’ensemble de la société française – y compris les plus riches  – pour bénéficier aux plus défavorisés. La critique qui porte peut-être plus, c’est celle d’un président « des élites » et « pour » les élites.

Les failles du discours du gouvernement ne sont pas que sur les « inégalités ». Elles portent sur tous les sujets qui font la « cohésion » nationale, sans laquelle la démocratie s’exerce mal : les inégalités, l’identité, le service public, etc. Le Gouvernement ne dit rien, sur aucun de ces sujets – ou quand il les aborde, c’est de façon épouvantablement technocratique alors qu’on en attend un élan politique.

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