Chronique parue dans L’Opinion le 27 février 2018

Les propos « volés » de Laurent Wauquiez ont animé la semaine médiatique. Les questions existentielles se sont succédé pour savoir dans quelle mesure cette séquence était organisée ou révélatrice d’un plan machiavélique et ce qu’il fallait penser de ce discours dévoilant, en somme, que les responsables politiques se détestent mutuellement (ô surprise !)… Leur chef étant attaqué, les porte-paroles des Républicains sont montés au créneau pour le défendre. Gilles Platret a ainsi dénoncé : « est-ce que c’est du journalisme ? Non. Ça, éventuellement, c’est un exercice au niveau CAP d’ajusteur monteur ».

Ce propos est particulièrement malvenu.

D’abord parce qu’il arrive au moment même où le gouvernement prépare une réforme de la formation professionnelle. La proposition élaborée par les partenaires sociaux fait l’objet de critiques, notamment de la part du gouvernement qui ne s’en satisfait pas. Bertrand Martinot, ancien délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle dénonce aussi une fausse réforme, qui « sous les apparences de grandes transformations, [cherche] surtout à conserver le système en l’état » (1). La droite, qui prétend défendre la « valeur travail » et valoriser ceux qui travaillent beaucoup et tôt dans leur formation, ne semble pourtant pas s’être saisie du sujet.

Les propos de Gilles Platret sont ensuite – et plus encore – révélateurs de la façon dont les élites françaises perçoivent et conçoivent les études courtes : en France, la durée des études est un indicateur de réussite et un critère de jugement social. C’est là tout l’hypocrisie de notre système scolaire : les élites politiques, administratives et économiques ne cessent d’expliquer combien il faut valoriser les formations « professionnalisantes » mais elles envoient leurs enfants dans les meilleurs établissements (en France ou à l’étranger) pour suivre des formations intellectuelles longues et hypersélectives. Les études courtes, c’est bon pour les milieux populaires.

Les membres des gouvernements qui se succèdent cumulent ainsi les diplômes les plus prestigieux : Gérard Collomb est agrégé de lettres, Nicolle Belloubet de droit public, Jean-Yves Le Drian d’histoire ; Florence Parly est énarque, Jacques Mézard est avocat. Et ce ne sont que les six premiers ministres dans l’ordre protocolaire (2)… Quant au Président et à son premier ministre, ils sont sortis parmi les premiers élèves de leur promotion de l’ENA. L’étude approfondie des grands patrons du CAC démontrerait un vivier de formations similaires. C’est excellent pour eux, mais traduit assez mal le discours selon lequel toutes les formations mènent aux meilleures réussites.

A l’inverse, l’excellent connaisseur de la Suisse qu’est François Garçon (2) rappelle régulièrement que, dans ce pays où l’apprentissage est réellement valorisé, il constitue une voie de recrutement de l’élite. Des membres du gouvernement en sont issus.

Les propos du porte-parole LR montrent la façon dont l’apprentissage est perçu par les élites : il ne les intéresse globalement pas, ni pour elles-mêmes, ni pour leurs enfants. Leur idéal de formation est ailleurs, dans une reproduction sociale de fait. Cette hypocrisie n’est pas pour rien dans la colère sociale qui gronde…

(1) Blog de l’Institut Montaigne

(2) Seul Nicolas Hulot passé par Saint Jean de Passy et la fac de médecine, est plus « autodidacte »

(2) « Formation, l’autre modèle suisse », PPUR, 2014

 

https://www.lopinion.fr/edition/economie/erwan-noan-republicains-elites-mepris-formations-professionnalisantes-144052

 

Photo by Laura Lee Moreau on Unsplash

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