Voici le texte de ma chronique du 27 novembre

Le 23 novembre, au Congrès des maires, Emmanuel Macron a fait œuvre de réconciliation et tenté de désamorcer la crise qui l’oppose aux élus locaux. De l’avis général, il a plutôt bien rempli le défi : les édiles restent dans l’expectative mais l’hostilité n’est plus à vif.

Au-delà du jeu politicien, la colère des maires illustre un point de fragilité de la politique actuelle : le gouvernement est perçu comme ignorant les victimes de ses réformes, balayant d’un revers de main les oppositions. Ce sentiment alimente l’inquiétude d’une partie de la population qui a l’impression d’être délaissée et se tourne vers les élus locaux, derniers relais de sociabilité souvent désemparés face à la défaillance des services publics.

Ce sujet est capital : dans l’esprit de nombreux Français, le service public, c’est la matérialisation de la redistribution et l’incarnation de l’Etat. Dans les communes et les quartiers, la présence des services publics est la preuve matérielle que le collectif national existe. Un service public déficient est ressenti comme un mépris, un autre qui ferme est vécu comme un abandon : implicitement, le message envoyé est que les citoyens concernés ne méritent plus que l’Etat dépense pour eux. La construction de l’Etat-providence ayant tué les solidarités horizontales traditionnelles, ils sont laissés seuls (1).

Or, le Président parle peu (voire pas) de service public. L’enjeu est pourtant immense : s’il peut réussir économiquement en poussant quelques réformes, il peut dans le même temps échouer politiquement en laissant un sentiment d’abandon prospérer. Le sujet est également crucial pour la gauche : elle pourrait se saisir d’un thème qu’elle a porté par le passé et répondre à une préoccupation actuelle. Il est prioritaire pour la droite : elle pourrait reconquérir les milieux populaires, en proposant un message social et réformateur. Pourtant, personne n’en parle.

La France a besoin d’un saut conceptuel: se concentrer sur la qualité de la prestation plutôt que sur la nature juridique du prestataire ou le statut de ses agents

Cette absence de discours politique sur le service public montre à quel point les responsables de tous bords peinent à concevoir le « collectif » français. Car derrière ce sujet, il y a celui de laïcité, de la sécurité, de la fiscalité, de la solidarité ; celui du rôle de l’Etat au XXIe siècle.

Y réfléchir suppose un immense travail : l’intervention publique s’étant épuisée financièrement et qualitativement, elle doit être repensée. Les collaborations entre les collectivités publiques et le secteur privé (associations et entreprises) pourraient être une piste. Pour la France, cela implique un saut conceptuel, pour se concentrer sur la qualité de la prestation plutôt que sur la nature juridique du prestataire ou le statut de ses agents. Terra Nova comme la Fondation Croissance responsable l’ont proposé (2).

Gauche et droite ont perdu de ne pas penser l’Etat, de ne pas concevoir une action publique modernisée. Le Président n’en dit rien non plus. Le sujet détermine pourtant notre avenir collectif. Le premier qui investira ce champ laissé vide aura pour lui un boulevard. A bon entendeur !

(1) La France des opportunités, Les Belles lettres, 2017

(2) Pour une république des services publics, 2011 ; Public-privé, balles neuves, 2016 (l’auteur de cette chronique a été rapporteur du groupe présidé par Renaud Denoix de Saint Marc)

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