J’ai répondu aux questions du site Atlantico

Une vision largement partagée dans la société fait de la droite une tendance politique favorable aux riches, tandis que la gauche incarnerait la défense des classes populaire. Un préjugé pourtant discutable du point de vue historique, et qui constitue un véritable piège.

 

Emmanuel Macron a ancré sa semaine dans un registre social, notamment lors de son discours relatif à la politique de la ville,​ ce qui a pu être considéré comme une tentative de réponse à « l’accusation » d’une présidence des riches. Cette séquence aurait pour objectif de « donner des gages à sa gauche ». En quoi une telle vision du débat politique, laissant penser que la droite serait favorable aux riches, tandis que la gauche incarnerait la défense des classes populaires, est-elle un piège pour la droite ? En quoi cette vision peut-elle paraître antinomique avec la tradition politique de la droite ?

Erwan Le Noan : Chaque « camp » politique a ses mythes et son histoire. La Gauche a construit son idéologie sur la lutte pour les ouvriers, les milieux populaires. Or, force est de reconnaître que cela s’est perdu, particulièrement ces dernières années : non seulement son discours ne s’adresse plus vraiment à eux (le mandat de François Hollande l’a montré), préférant substituer parfois les victimes « de l’économie » par d’autres victimes (de la colonisation, des discriminations), mais en outre les plus défavorisés ne votent plus nécessairement pour la Gauche.

La Droite n’a pas eu de corps doctrinal nécessairement très constitué, mais elle se retrouvait dans une opposition au discours de la Gauche et, par son versant conservateur, dans la défense des valeurs bourgeoises (et démocratiques) comme la propriété, etc. Elle a su aussi porter un discours en faveur des milieux populaires : dans son héritage mythique, le gaullisme était un mouvement qui s’adresse à tous – les partis gaullistes, comme le RPR, avaient une composition sociologique plus populaire que leurs alliés centristes. Nicolas Sarkozy avait, en partie, réussi à réunir un électorat diversifié socialement. La droite a perdu tout cela.

Par paresse. Elle n’a rien à proposer aux milieux populaires que des slogans – et pas grand chose non plus aux élites. Elle n’a produit aucun travail intellectuel, conceptuel pour penser la société et ses évolutions et la façon dont elle pouvait venir en aide aux plus défavorisés. C’est une faute politique grave : si l’engagement électoral ne sert pas à améliorer la vie des plus fragiles…

Quelles sont les racines d’une telle vision ? Ce préjugé concernant la droite est-il le fruit des méthodes, des théories économiques, des politiques mises en œuvre par la droite, pour parvenir à répondre aux besoins des classes populaires ?

Erwan Le Noan : L’image de la droite en France s’explique par une multitude de facteurs ! Il faudrait commencer par la communication. Dans des registres très différents, sur les dernières années, la présidence de Nicolas Sarkozy qui a affiché un rapport décomplexé à la réussite et l’argent dans un pays très pudique sur ces sujets a pu produire des effets négatifs qui n’avaient pas été anticipés ; le programme de François Fillon qui a présenté des solutions politiques radicales sans nécessairement en faire la bonne pédagogie a heurté.

La pratique de la droite a également probablement joué en sa défaveur : en n’engageant jamais ni les vraies réformes pour libérer l’économie, ni les réformes fiscales (comme la suppression de l’ISF), elle a implicitement cautionné l’idée que les réformes libérales étaient « pour les riches » et qu’il fallait se sentir coupable de les mettre en œuvre. Pire, elle a présenté toutes les politiques de dépenses publique et sociale comme le moyen privilégié de venir en aide aux plus défavorisés. Pour autant, la droite au pouvoir a aussi su proposer des mesures qui ont été favorablement perçues, comme la défiscalisation des heures supplémentaires. Elle a tenté, aussi, de parler des questions d’identités qui sont celles qui animent politiquement la société « réelle », bien plus que l’élite.

La « riposte » d’Emmanuel Macron face à l’étiquette de « président des riches » qui commence à lui coller à la peau n’est-elle pas un piège pour le président lui-même ? En acceptant de « donner des gages » d’un côté, ne peut-on pas voir une acceptation tacite de ce qualificatif de « président de riches » concernant les réformes d’ores et déjà mises en place, laissant ainsi penser que celles-ci n’auraient aucune vertu sociale ?

Erwan Le Noan : Dans le cas du président Macron, c’est encore un autre regard qui s’applique. Il n’est pas tant le président des « riches »  que celui des « injustices » pour une partie de l’opinion. Il gouverne en renvoyant l’impression qu’assuré de la perfection rationnelle de ses politiques, il ne se préoccupe pas des plus défavorisés et des victimes. De fait, il renvoie un sentiment de mépris à des électeurs qui réclament de la reconnaissance et qu’on leur accorde, par le discours politique, la dignité à laquelle ils ont légitimement droit.

Je crois par ailleurs que sa logique n’est pas nécessairement celle d’un « équilibrage ». Il me semble convaincu que, comme le disait Kennedy, « la marée soulève tous les bateaux ». Dès lors, je ne vois pas d’opposition entre ses séquences politiques jusqu’à maintenant. Il a un programme de mesures qu’il croit produire des effets positifs pour les jeunes des quartiers comme ceux des écoles de commerce.

Sa faiblesse est ailleurs. Pour s’adresser aux plus défavorisés, Emmanuel Macron a choisi les banlieues (les rencontres avec les ouvriers avaient été pour le moins délicates). Pour qu’il n’y ait pas de méprise : la situation des banlieues, souvent dramatique et douloureuse, est un sujet capital, trop longtemps relégué au second ou dernier plan, qui gangrène notre société et pourrit la vie de milliers de famille. Pour autant, en s’adressant à elles en premier lieu, je crains que cela ne soit perçu, si cela persiste, comme une preuve qu’il est un président « mondialiste », qui promeut une société multiculturelle – communautarisée (à l’américaine). Le Président devrait y prendre garde.

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