Papier publié le 4 juillet dans L’Opinion

Le succès électoral d’Emmanuel Macron et de son mouvement La République en marche laisse la droite française en ruines. Elle le doit d’abord à elle-même : immédiatement à l’échec de son candidat à l’élection présidentielle ; plus structurellement à son incapacité à se renouveler intellectuellement et à faire émerger de nouvelles figures. En 2017, la droite s’est présentée aux électeurs avec les mêmes leaders que dans les années 1990 (ou presque), en défendant des propositions intéressantes, mais qu’elle avait promis il y a dix ans sans les mettre en œuvre.

Elle n’est pour autant pas restée immobile pendant une décennie. Son positionnement sur le marché politique a évolué : inconsciemment, un mouvement idéologique s’est engagé depuis 2007. Au-delà de la question identitaire, ce qui a marqué la droite depuis dix ans, c’est l’émergence d’une tendance, non formulée mais forte, qui a tâtonné dans la définition d’une alternative à l’État providence, constatant son échec financier et social, en rupture avec la social-démocratie. C’est ce qui explique le discours contre l’impôt, la critique des élites, la lutte contre l’« assistanat »…

Réalignement inabouti. Ce réalignement est pourtant triplement inabouti. D’abord, parce qu’il n’a pas été réellement pensé : il s’est imposé, compte tenu des contraintes budgétaires et par tactique pour se distinguer de la gauche, tout en répondant à une aspiration populaire ; mais il ne s’est appuyé sur aucune réflexion d’ensemble. Ensuite, parce que la droite a été incapable de le traduire en projet, se limitant à l’alignement de mesures de sanctions (baisse de dépenses, rationalisation des structures, etc.), sans jamais définir un dessein positif de ce qu’elle propose aux Français pour l’avenir. Enfin, parce qu’en son sein même, les élites (plus que l’électorat) restent bercées du modèle technocratique et autocratique d’État-providence issu du monde d’hier.

La droite n’a d’autre choix que d’être meilleure qu’Emmanuel Macron ; et pour gagner des parts de marché, elle peut commencer par s’engouffrer dans les failles de son adversaire

Si la droite a autant paressé sur les idées, c’est qu’elle a fait le pari que François Hollande concourrait pour un second mandat et qu’elle serait élue face à lui. Dès lors, ses leaders ont passé cinq ans à s’affronter dans un combat pour la place de candidat…

Le travail à accomplir pour que la droite revienne favorablement dans le cœur et la raison des électeurs est immense. Sa marque est dévalorisée ; on ne sait plus vraiment ce qu’elle incarne. La tâche sera ardue, tant Emmanuel Macron fait preuve de talent tactique ; il le déploie chaque jour, favorisant la division des Républicains (alors même qu’il dispose déjà d’une majorité).

La voie existe pourtant. Le processus concurrentiel enseigne que pour prendre la place d’un acteur, fut-il ultra-dominant, il faut innover et proposer une solution qui réponde mieux aux attentes des consommateurs. La droite n’a donc d’autre choix que d’être meilleure qu’Emmanuel Macron ; et pour gagner des parts de marché, elle peut commencer par s’engouffrer dans les failles de son adversaire. Celles d’En Marche semblent être au nombre de deux, qui découlent de la centralité de l’Etat dans son projet.

La première, c’est le fonctionnement démocratique de la vie politique. Guy Sorman a dénoncé le goût français pour le « despotisme éclairé » ; l’expression est polémique mais elle soulève un vrai sujet. Depuis le mois de mai, l’Elysée concentre et contrôle l’ensemble des pouvoirs, avec des ministres faibles, un parlement au pas et des collectivités vassales. Ce n’est pas propre à ce quinquennat, mais la pratique instaurée renforce considérablement cette hyper-concentration et cette hyper-centralisation. Elle est démultipliée par le retour en force de la technocratie, au gouvernement et dans les administrations. Elle est accrue, aussi, par des relations qui se révèlent tendues avec la presse.

La seconde, c’est l’impensé du collectif : le président de la République est peu disert sur les services publics et la solidarité ; on l’entend peu sur la Nation et le lien social.

Si le gouvernement veut le renouveau de la vie politique, c’est en renforçant le contrôle de l’Etat et son rôle d’administrateur de la démocratie ; s’il prône plus de concurrence, c’est sous supervision et administration étatique

Modèle XXe siècle. De ces deux failles se dégage un clivage clair entre le gouvernement et une droite libérale : la place de l’Etat, celle de la société et la hiérarchie qui s’établit entre les deux. Les premiers pas du gouvernement montrent qu’il n’apporte ainsi pas de renouveau sur le marché des idées politiques en la matière. Certes, il favorise l’économie de marché (ce qui constitue une révolution pour la gauche française dont le Président est originellement issu). Mais en réalité son modèle semble rester, pour le moment, celui du XXe siècle : celui d’un Etat-providence technocratique qui dirige la vie économique, sociale et démocratique (on dit « régule » pour être moderne).

Ainsi, si le gouvernement veut le renouveau de la vie politique, c’est en renforçant le contrôle de l’Etat et son rôle d’administrateur de la démocratie ; s’il prône plus de concurrence, c’est sous supervision et administration étatique. Comme ses prédécesseurs, il reste dans l’idée que l’Etat sait mieux que les citoyens ce qui est bon pour eux. La clarification qu’effectue Emmanuel Macron n’est pas celle entre les progressistes et les conservateurs, mais celle qui oppose les tenants de l’Etat « jupitérien » aux défenseurs d’une société indépendante. 2017 a été un bouleversement, mais nous n’avons pas quitté l’Ancien Régime.

La voie de la droite est donc tracée : il lui faut montrer sa capacité à repenser et réinventer le lien social, qui est si important dans notre pays. Son défi est de le faire dans un cadre nouveau : celui du XXIe siècle, une époque que l’État-providence n’arrive plus à appréhender. Elle doit imaginer l’avenir des services publics, de la solidarité, de l’Etat et de l’Europe. Elle doit radicalement repenser les liens politiques, économiques et sociaux entre les citoyens et l’Etat. Elle doit montrer que si la solidarité est cruciale, celle-ci ne passe pas nécessairement par la préservation des structures ventripotentes et inefficaces de l’administration. L’ambition de la droite ne peut être d’effacer l’Etat, comme le caricaturent ses adversaires, mais de proposer la définition d’un nouveau modèle public, qui remette l’Etat à sa place (le régalien protecteur) et la société à la sienne (l’action responsable). Il s’agit d’inverser la relation de vassalité qui s’est imposée entre l’Etat et la société, compromettant le fonctionnement démocratique même : c’est l’Etat qui doit servir la société, qui agit librement, et non l’inverse.

Au renouveau programmatique, la droite devra ajouter le renouvellement humain. Les exemples étrangers pourront l’éclairer

A ce renouveau programmatique, la droite devra ajouter le renouvellement humain. Les exemples étrangers pourront l’éclairer : en Irlande, un jeune réformateur thatchérien de 38 ans (Leo Varadkar)est devenu le plus jeune leader du pays ; en Autriche, le pouvoir est promis à un candidat conservateur de 30 ans (Sebastian Kurz), prodige de la politique. En France, il y a tant à faire !

Le renouveau intellectuel et humain ne fera pas tout. La droite devra également regarder avec attention ce qui se passe à l’étranger pour choisir la bonne tactique. Elle pourra constater comment le Parti républicain américain s’est effondré, au profit d’un populiste comme Donald Trump, subissant la popularité d’un président Obama finalement peu audacieux mais incroyablement charismatique. Elle pourra voir comment, aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, le défi de s’adresser aux minorités doit se conjuguer au sentiment de désespoir de la classe moyenne « blanche ».

Visiblement peu encline à l’autocritique, une partie des leaders de la droite se rassure en rappelant qu’Emmanuel Macron n’a rassemblé que 24 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, ce qui est historiquement bas. C’est vrai, mais en tirer un constat de faiblesse structurelle est erroné : le Président bénéficie désormais pleinement – et légitimement – de la puissance des institutions de la Ve République. Cela lui donne un atout extraordinaire pour consolider chaque jour sa force politique en prévision de 2022. Pour la droite, le travail commence donc dès maintenant.

Avocat et libéral

Avocat, consultant spécialisé dans le concurrence, Erwan Le Noan est également un chroniqueur régulier dans l’Opinion. Son dernier livre: La France des opportunités – Toutes les bonnes nouvelles qu’on ne vous dit pas (Manitoba/Les Belles Lettres, 210 pages, 21 euros).

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