Voici le texte de questions auxquelles j’ai répondu pour Atlantico 

Dépendantes de leurs « minorités », gauche et droite traditionnelles se sont retrouvées à exacerber leur différence, parfois artificiellement, quitte à se décrédibiliser auprès de l’opinion. En ce sens, Macron s’est parfaitement appuyé sur cette défaillance structurelle pour construire son succès.

Atlantico  : Comment expliquer la faiblesse actuelle des deux principaux partis de gouvernements français ? En quoi, malgré une conformité de pensée entre les deux mouvements, notamment sur les questions économiques ou géopolitiques, a t elle été masquée par la volonté des deux partis de composer avec une partie, souvent minoritaire, de leur électorat ? En quoi cette volonté de « composer » a pu être perçue comme un manque d’efficacité de ces partis ?

Erwan Le Noan : Le Parti socialiste comme Les Républicains ont, grâce à un système institutionnel qui favorise outrageusement les partis en place (dont bénéficie désormais le parti du Président de la République),  bénéficié de protections face à la concurrence. Ils ont donc vécu en rentiers, évitant de s’interroger sur leur renouvellement idéologique et humain. Ils sont restés enfermés dans un jeu d’opposition / alternance : l’un et l’autre ont fait obstruction à ce que l’adversaire au pouvoir proposait, dans l’attente des élections suivantes qui devaient les ramener au pouvoir.

Dans cette stratégie d’opposition, ils ont eu l’un et l’autre intérêt à s’appuyer sur des lignes de divergence fortes et marquées, ce qui a encouragé la mise en valeur des éléments les plus militants en leur sein et favorisé leur investissement médiatique dans des luttes politiques très identifiées et clivantes. Ce faisant, ils ont pu donner l’impression de se radicaliser, d’accroître leur polarisation. Il faut toutefois éviter d’attribuer ce dernier mouvement à une  spécificité française : il est possible de le voir ailleurs dans le monde, aux Etats-Unis par exemple (le Pew Research l’avait montré en 2013) ou en Grande-Bretagne (il faut voir ce que fait le Labour aujourd’hui…).

Cela ne veut pas dire que ces partis n’ont pas été sincères (ou qu’ils n’ont pas pu considérer l’être), mais il me semble qu’ils ont été encouragés à surinvestir ces combats au détriment d’un travail de réflexion plus globale (dans lequel ces oppositions auraient, au demeurant, très bien pu s’intégrer). Pour le dire autrement, le soutien de la droite à la Manif pour tous, par exemple, n’aurait pas dû se faire au détriment d’une réflexion globale sur l’avenir du pays, de la société, de l’Etat, de la famille.

Cela ne veut pas dire non plus que gauche et droite pensent de la même manière : ils ont des points de convergence mais, même sur l’économie et les affaires internationales, ils ont des divergences (sur la place de l’Etat, sur la relation transatlantique, etc.). Le vrai sujet est qu’ils n’ont pas fait depuis longtemps un effort de clarification de leurs idées.

En quoi la force d’En marche a pu être celle d’être de proposer une voie « sans concession » d’une pensée conforme à la droite et à la gauche, qui diverge ainsi de cette volonté d’équilibre des deux partis de gouvernement ? Quel est le risque inhérent à une telle stratégie ?

Emmanuel Macron a fait le pari qu’il pouvait rassembler suffisamment de centristes et de déçus de la gauche et de la droite pour se qualifier pour le second tour : il l’a réussi en rassemblant un peu moins du quart de l’électorat alors que personne ne l’envisageait sérieusement. Il faut toutefois rappeler que la droite, l’extrême-droite et l’extrême-gauche ont également représenté chacun 20% des voix.

Le programme du président de la République est, je crois, fondamentalement social-démocrate. En cela, il ne marque pas de rupture nette avec le débat intellectuel français : c’est ce programme que défend depuis des années la technocratie française, qu’on enseigne aux jeunes élites et que l’on retrouve solidement alimenté dans toute une partie des publications françaises, de la revue Esprit en passant par « La République des idées » du Seuil. Cela ne le disqualifie nullement, mais ce n’est clairement pas « disruptif ».

En Marche est en train d’opérer une clarification au sein de la vie politique française, en ramenant la gauche vers un centre gauche, comme cela a été le cas dans tous les pays européens il y a 20 ans. Cela déstabilise les partis, mais je ne suis pas convaincu que cela remette en cause fondamentalement le clivage gauche / droite (les ministres « de droite » qui le rejoignent n’ont par exemple jamais été d’ardents défenseurs de l’économie de marché libérale).

Le risque, s’il y en a, est double. D’abord, il faut se demander si cette ligne est efficace économiquement et politiquement à long terme. Est-elle suffisante ? On voit dans les pays qui ont été gouverné par les sociaux-démocrates que des problèmes économiques demeurent et que la crise « identitaire » n’a pas trouvé de réponse, ce qui contribue au succès des extrêmes. C’est un défi pour Emmanuel Macron de savoir surmonter les faiblesses de Tony Blair ou Gerhard Schroeder. Ensuite, c’est de laisser l’opposition aux extrêmes. L’empêcher relève du Président : mais il a intérêt pour lui-même à affaiblir LR et achever le PS ce qu’il fait avec assiduité et talent. Cela relève aussi (et surtout ?) de ces deux partis qui doivent se réinventer…

Dans un tel contexte, quelles sont les réponses que peuvent proposer les anciens partis de gouvernement ? Comment peuvent-ils se restructurer afin de contrer la spirale dans laquelle ils sont aujourd’hui enfermés ?

Le premier enjeu, prioritaire, pour ces deux partis, c’est de se réinventer idéologiquement et humainement. Face à la concurrence intense, seule l’innovation et la « disruption » peuvent les sauver.

Ils doivent d’abord clarifier non seulement leurs programmes, mais aussi leurs visions pour la société française : c’est quoi la France de 2030 selon eux ? Le défi est probablement plus grand pour le PS car il est confronté à un parti présidentiel qui est un parti de centre gauche : il y a donc évidemment de grandes convergences entre lui et En Marche et s’en distinguer n’est pas évident. Pour la droite, il y a certainement des questions vives à trancher en interne : une partie de ses élites reste convaincue que le programme social-démocrate, avec un Etat Providence tout puissant, est un idéal intellectuel et politique indépassable, ce qui la place probablement en rupture avec toutes les droites occidentales. Elle doit se réinventer. Elle doit, comme le PS, savoir assumer une forme de radicalité : pas d’extrémisme, mais de capacité à repenser profondément notre modèle économique et social. Un sujet est justement, fort probablement, la place de l’Etat, dans les régulations et l’action sociale. Il y aurait beaucoup à dire…

Le renouvellement doit également être humain. Sans critiquer les qualités individuelles, comment se fait-il que les visages de la droite dans les médias puissent encore être incarnés par des responsables politiques qui ont déjà été aux plus hautes responsabilités par le passé ? Pourquoi voit-on encore des anciens premiers ministres sur les plateaux et dans les meetings ? N’y-a-t-il vraiment aucun talent qui puisse émerger ? Cela marque un contraste énorme avec la jeunesse du Président, qui décrédibilise la droite.

http://www.atlantico.fr/decryptage/raz-maree-en-vue-pour-legislatives-comment-gauche-et-droite-en-sont-arrivees-ne-plus-avoir-grand-chose-dire-face-en-marche-3065855.html

PS : le titre est d’Atlantico
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