François Hollande est inquiet. Il l’a dit et répété. Son dernier combat, celui qu’il doit mener contre le Front national, l’angoisse. C’est son engagement ultime, avant de quitter le pouvoir : empêcher la victoire de la menace d’extrême droite. Ses interventions sont pesées, graves, presque dramatiques.

Il a raison : l’élection de Marine Le Pen à la présidence de la République ferait prendre un risque grave à la France. Mais le Président n’est pas parfaitement honnête envers lui-même : il ne pousse pas jusqu’à faire un examen de conscience, lequel pourrait lui révéler que le succès du FN est, en grande partie, le reflet de son échec.

C’est qu’en réalité, ses larmes de crocodile ne servent qu’un but, double : d’abord, transformer le débat présidentiel, qui devrait porter sur des bilans (dont le sien) et des projets, en une confrontation pour ou contre le FN, le camp de l’opposition à l’ennemi étant incarné par Emmanuel Macron ; ensuite, ce faisant, radicaliser l’électorat du FN pour qu’il se mobilise également.

L’enjeu est unique : faire baisser François Fillon pour l’éliminer et assurer un second tour entre le candidat du Président et l’extrême droite.

Emmanuel Macron s’est d’ailleurs engouffré avec véhémence, ce week-end, dans cette voie. A Marseille lors d’un meeting, puis dans un entretien avec le journal Le Monde, il a expliqué que « François Fillon a décidé de s’appuyer sur une droite qui rompt avec le respect des principes qui ont fait la République » (source : Le Monde), précisant également : « il y a peu de moments où le nom de ce parti [Les Républicains] a été si immérité par celui qui en porte les couleurs (…). Ils ont décidé de tourner le dos à la République pour embrasser Sens Commun. Eh bien, honte à eux ! » (source : JDD). Au passage, il a dénoncé « un clan aux pratiques inacceptables » qui est « le masque de la haine et de l’indignité » (source : Public Sénat). En clair, il reprend l’antienne de la Gauche : « la droite, c’est juste une version light de l’extrême droite », ou « la droite, c’est tous des fachos ».

Soyons clairs : on peut être en désaccord avec Sens Commun, sur sa vision de la société ou de l’économie ; ne pas approuver la façon dont ce mouvement monothématique s’est mobilisé au sein des Républicains ; ne pas partager sa vision du monde, qui consiste à tout juger à travers un seul critère ; être agacé par sa prétention à incarner seul le renouvellement et l’engagement noble et moral en politique. Mais aucun de ces arguments n’explique en quoi le mouvement serait antirépublicain. Au demeurant, porter dans le débat public un message inspiré par une conviction religieuse (si c’est ce qui lui est reproché) n’est en rien contraire à la laïcité.

S’il considère que François Fillon, Les Républicains et Sens Commun sont devenus des ennemis de la République, qu’Emmanuel Macron aille au bout de son raisonnement et demande leur interdiction pure et simple. Il existe en France des lois qui permettent de sanctionner les factieux.

La réalité électorale est très loin de cette caricature. La Droite française en général et l’électorat de François Fillon en particulier ne se limite pas à Sens Commun. On y trouve des gaullistes, des libéraux, des centristes et d’autres… autant de sensibilités classiques et historiques à Droite, qui considèrent que le pays a aujourd’hui besoin d’une profonde rupture économique et que le candidat LR est le seul à la proposer. C’est sur ce point que devrait porter le débat. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait anodin que le procès en extrémisme de François Fillon soit intervenu en conclusion d’une semaine qui avait porté sur les débats économiques, plutôt à son bénéfice.

Ce recyclage est un immense classique des campagnes électorales de Gauche, qui répètent à chaque échéance : « voter pour la droite, c’est faire le jeu du FN » ou « si la droite passe, ce sera comme si le FN était élu ». Le but est évident : réunir le « vote utile », pour que l’ensemble des électeurs de Gauche se mobilisent derrière le candidat qui sauvera la République. Plus François Fillon est décrit comme un homme malhonnête à la limite du fascisme, plus l’électeur de gauche sera tenté de voter Macron (et non Hamon, par exemple), pour garantir un second tour « Macron / Le Pen ».

Cette stratégie d’Emmanuel Macronest cynique, mais compréhensible pour mobiliser la gauche, mais elle présente un risque énorme : celui de faire monter le FN non au premier, mais au second tour, s’il l’oppose à Marine Le Pen. Qui peut prévoir les effets de trois semaines d’invectives pendant lesquelles Emmanuel Macron aura répété de façon subliminale aux électeurs de François Fillon qu’ils sont des « antirépublicains » en puissance ? Combien d’entre eux seront tentés de répondre « puisque tu considères que je ne suis pas républicain, je vais te le prouver », soit en ne votant pas soit en votant pour le FN ?

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