Suite des échanges pour Sciences Po Alumni, sur la campagne présidentielle !

Crédits photo Manuel Braund

Cette semaine notre plume de droite répond à John Palacin. qui qualifiait la campagne de délétère

Cher John

Il reste moins d’un mois avec l’élection présidentielle ! Je dois avouer que j’attends ce moment avec impatience : non que j’ai une hâte particulière d’en connaître le résultat, mais parce que je garde secrètement l’espoir qu’une fois que nous serons enfin sortis de cette séquence politique désastreuse, nous pourrons tous revenir à un quotidien plus serein ! Je n’ai pas le recul historique suffisant pour avoir, contrairement à d’autres, la prétention de faire des affirmations définitives ; mais il n’est effectivement pas certain que notre pays ait connu beaucoup de compétitions politiques aussi pitoyables !

Quelle campagne ! La droite, donnée largement gagnante depuis des années, a un candidat en difficulté, dont les performances dans les sondages sont faibles (18 – 20% approximativement). La gauche, condamnée à un échec dans l’esprit de tous, présente au moins 3 candidats… qui arrivent collectivement à environ 50% des intentions de vote. Si les choses restent telles qu’elles sont, elle devrait l’emporter – et vous imaginez que je ne m’en réjouis pas ! Le débat est, à ce jour, inexistant : la première émission télévisée n’y a pas changé grand chose. Le fond est absent. Personne ne sait ce que pensent vraiment les candidats sur les sujets politiques principaux et fondamentaux.

Certains me disent que cette campagne ressemble à celle de 2007, parce qu’un candidat issu d’une majorité sortante devrait parvenir à remporter la victoire en se distinguant de son héritage. Il y a certainement un peu de vrai. Mais pour ma part, la référence pertinente est plutôt 2012 : un candidat de gauche parvient à se hisser en tête de l’élection, alors même que le pays rejette les idées de gauche, mais parce qu’il s’oppose en termes de personnalité à un candidat de droite qui a perdu, de fait, la crédibilité forte qu’il avait pu avoir dans l’opinion. Pour y parvenir, Emmanuel Macron (puisqu’il s’agit évidemment de lui) est obligé d’entretenir le flou : il n’a pas de ligne bien claire (autre que celle molle de la défense de l’Etat providence social démocrate que les autres pays européens ont adoptée il y a 20 ans) et quand il avance des idées clivantes, c’est pour mieux reculer. Comme François Hollande en 2012, son programme est tout en virgules : ce qui compte, ce ne sont pas les promesses éventuellement fortes, ce sont les morceaux de phrases qui viennent après la virgule et indiquent toujours une condition, une nuance, une modération. Comme François Hollande en 2012, il a retenu du cardinal de Retz qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment… Comme lui aussi, il a achevé son concurrent en ralliant François Bayrou, qui a consacré les dix dernières années de sa carrière politique à faire battre la droite (tout en l’utilisant quand il le faut).

A la différence de François Hollande, toutefois, Emmanuel Macron a réussi à encore plus concentrer la campagne sur sa seule personne. Son parti, c’est lui « EM » ; son programme (dont il a dit qu’on « s’en fout »), c’est également lui : il fait le pari que les électeurs voteront pour lui pour ce qu’il incarne de salvateur (il est, de son propre aveu, « christique »). C’est bien pour cela qu’il veut imposer à la vie politique française un nouveau clivage entre lui et le Front National. Du point de vue de la campagne, c’est très habile. Je suis très sceptique sur ce que cela donnera par la suite : un électeur déçu de la gauche se tourne vers la droite ; vers qui se tournera un électeur déçu dans le clivage recomposé ? S’il est dépité du programme d’ouverture pro-européen et que la stratégie macronienne a réussi, il n’aura que le FN comme alternative. Je ne crois pas qu’il soit très prudent d’effacer le clivage gauche / droite : à ce jour, on n’a pas inventé d’autre clivage qui reste démocratique, dans aucune démocratie…

C’est bien parce que je ne crois pas à la fin du clivage gauche / droite que j’attends les élections législatives. Car avec qui va gouverner le vainqueur de mai ? Si c’est Marine Le Pen, elle aura du mal à constituer une majorité parlementaire et même un gouvernement. Si c’est François Fillon ou Benoît Hamon, ils pourront bénéficier d’une majorité probablement solide, rompue à la discipline de parti, mais contestée par des frondeurs sur sa gauche pour l’un, sur sa droite pour l’autre. Et s’il s’agit d’Emmanuel Macron ? Peut-être réussira-t-il son pari, mais une nouvelle fois, c’est le flou total. Sa majorité sera probablement ancrée à gauche, mais elle devra aussi rassembler des élus centristes voire quelques uns de l’aile gauche de la droite, venus du chiraquisme (il y aurait beaucoup à raconter à ce sujet, comme sur la responsabilité de la droite sarkozyste dans l’échec actuel). Elle sera aussi composée de nombreux nouveaux élus venus de la « société civile » (qu’ils seraient les seuls à incarner). Au premier coup de bourrasque (qui arrivera nécessairement, soit poussé par les évènements, soit parce que, comme « gouverner c’est choisir », il faudra bien qu’Emmanuel Macron tranche… et comme François Hollande cette sortie de l’ambiguïté lui coûtera), la majorité risque de se déliter : l’aile gauche va taper, l’aile droite va tanguer (surtout à l’approche des élections locales, se rappelant que repasser à droite lui assurera une victoire électorale), l’aile « nouvelle » va devoir affronter les premières impopularités sur le terrain (c’est facile d’être « en marche » quand le pays semble trottiner avec vous… mais quand il courra à contre-front ?).

Je ne suis donc pas très optimiste sur l’issue de cette élection présidentielle, ni des élections législatives. Quel gâchis ! D’autant que notre pays recèle d’opportunités à faire germer, qui ne demandent qu’à grandir, qui veulent éclore pour renouveler les solutions économiques, sociales et civiques ! C’est le sujet de mon livre, La France des opportunités ! Nous traversons un extraordinaire moment de renouvellement, vers un modèle de société plus libre, plus fluide, plus créateur. Le point de blocage que j’identifie, c’est la capacité du système politique à permettre la transition pacifique de l’Ancien Régime d’Etat-Providence vers ce nouveau monde. Je crains que nous en vivions les limites en ce moment.

Nous avons donc, une nouvelle fois, raté une occasion de poser les vraies questions politiques (l’Etat Providence fonctionne-t-il encore ? par exemple), de repenser notre modèle étatiste et celui de notre société (qu’on se comprenne : soit pour les défendre, soit pour les condamner. Mais personne n’a posé la question). C’est ce que vous esquissiez dans votre dernier message, dénonçant le « néolibéralisme » (je ne sais pas bien ce que c’est) et la liberté comme des idéologies. Mais l’idéologie, c’est celle qui pose comme principe que l’Etat sait mieux, fait mieux ! Je ne crois pas que la droite soit idéologique, c’est d’ailleurs sa faiblesse : elle n’a aucune doctrine clairement constituée aujourd’hui. Elle a des références, des rêves, mais pas de corps intellectuel bien charpenté car – comme la gauche d’ailleurs – ses grands élus ont renoncé à penser le monde. La gauche n’est pas beaucoup plus glorieuse, mais elle a pour elle de se raccrocher plus fortement à des réflexes, des automatismes (salauds de riches ! vive les pauvres ! vive l’Etat ! l’argent c’est mal !…)  que n’a pas la droite, qui reste complexée par son fonds doctrinal. Elle n’a pas pris la peine de reconsidérer le rôle de l’Etat par exemple. Question centrale pourtant ! Quelle doit être son intervention, sa légitimité, son rôle ? Comment réinventer les services publics (et contrairement à ce que vous écrivez implicitement, « protection sociale » n’est pas inéluctablement un synonyme de l’institution publique « sécurité sociale ») ? Comment garantir la cohésion nationale ? Sur ces questions aucun parti n’apporte de réponse. Mieux encore, c’est hors de nos frontières, dans les pays libéraux et anglo-saxons qu’on réfléchit le plus au sujet, à la fois à droite et à gauche !

La gauche a un autre réflexe, que vous évoquez dans votre courrier : « le racisme c’est mal ». Ca, tout le monde reconnaît, contrairement à ce que vous prétendez. Mais je comprends votre positionnement, c’est justement ce réflexe dont je parle : la gauche prétend incarner seule le progrès dans l’histoire de l’humanité et la dernière avancée de cette marche puissante, inéluctable et brillante (comment peut-on d’ailleurs être vraiment intelligent en étant de droite, n’est ce pas ?), c’est la lutte contre le racisme. Un racisme que la gauche aime concevoir largement (dire « mademoiselle » à une jeune femme, c’est une forme de racisme ; un sexisme méprisant) et assez orienté (taper du catho, ce n’est pas raciste, c’est lutter contre l’obscurantisme du vatican). Du coup, elle choisit ses luttes anti-racistes. Et, j’y reviens (une dernière fois), la lutte contre l’antisémitisme qui se retrouve chez certains jeunes de banlieue et au sein d’une partie de la population de confession musulmane, ce n’est pas les priorités de la gauche. Elle refuse que les victimes (des discriminations, réelles et honteuses évidemment) puissent être des coupables (d’antisémitisme). Vous prétendez que je caricature, que je mentionne des épiphénomènes. Mais mon cher John, venez voir les banlieues ! Promenez vous avec une kippa au cœur des cités difficiles ! Vous ne vous souvenez pas des manifestations à Sarcelles, qui ont tant inquiété son maire (PS !) ? Vous n’avez pas vu ce à quoi abouti la pseudo « convergence des luttes » qui défile dans les rues de Paris ? Reparlons de tout cela quand vos proches auront été attaqués dans le débat local parce qu’ils sont Juifs (ou supposés l’être) !

Quand au débat national, continuons de le suivre ! Je ne sais pas si vous avez regardé le premier échange télévisé entre les « principaux » candidats sur TF1 ? Intéressant. Peu instructif, mais intéressant. Je dois dire à ce sujet que je ne comprends pas au nom de quels principes on a pu évincer les « petits » candidats… Notre système démocratique est étrange. Tout cela en vertu d’une loi votée par la majorité sortante (PS – Verts etc.) qui ne cesse de promouvoir une meilleure représentativité politique et a pourtant soigneusement refermé les portes du marché de l’offre politique. Habile. Décidément, François Hollande aura un piètre président (et je me sens laudateur en écrivant cela), mais un excellent tacticien, quitte à aggraver la crise politique – mais qu’importe l’état du flacon, pourvu qu’il ait eu l’ivresse du pouvoir !

A lire sur le site de Sciences Po Alumni

http://www.emilemagazine.fr/decryptage/2017/3/23/correspondance-politique-sortir-enfin-de-cette-squence-politique-dsastreuse-

 

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