Voici un papier que j’ai publié dans l’édition du 8 mars du Monde

« Le succès de François Fillon : le triomphe d’une ligne idéologique clarifiée »

Dans une tribune au « Monde », le consultant en stratégie Erwan Le Noan insiste sur le fait que le candidat de la droite et du centre est parvenu à imposer son programme à son camp.

LE MONDE | 07.03.2017 à 10h27 • Mis à jour le 07.03.2017 à 11h07 |Par Erwan Le Noan (membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, consultant en stratégie)

TRIBUNE. Pour les électeurs de droite, la campagne présidentielle ressemble à une tempête émotionnelle : à des bourrasques de pessimisme succèdent des torrents de mauvaises nouvelles. La réaffirmation par Alain Juppé qu’il ne voulait pas être candidat et celle par François Fillon qu’il le serait bien, validée par son parti, ont fait venir l’accalmie : l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a remporté une manche, imposant la légitimité de sa candidature.

C’est pourtant un champ de ruines qu’il semble dominer. Dans les enquêtes d’opinion, il a chuté de façon vertigineuse, atteignant 17 % d’intentions de vote dimanche 5 mars (Kantar Sofres) et 13 % de pronostics de victoire lundi 6 mars (Ifop) : distancé par Marine Le Pen et Emmanuel Macron, il ne serait pas qualifié au second tour. Pis encore, la droite a affiché ses divisions en pleine lumière, exercice dans lequel elle excelle depuis 2012 : les défections ont été nombreuses et tonitruantes, s’étalant sans retenue dans les médias, devant les regards effarés d’un électorat qui bascule progressivement de la stupéfaction à la colère.

L’abandon définitif d’Alain Juppé, dans une intervention digne mais sombre et émaillée de quelques coups de griffes acérées, fait s’interroger sur les intentions et la stratégie de ceux qui ont tenté un putsch sans avoir de chef alternatif pour mener le combat. De part et d’autre bruissent les angoisses : la défaite se prépare et elle sera cinglante.

Un conservatisme moderne

Le retrait du maire de Bordeaux est probablement motivé par la concurrence des ambitions en coulisses – son succès aurait terni l’étoile d’autres prétendants. Mais il est aussi porté par une analyse structurante : son incapacité à rassembler et à mener dans la bataille présidentielle un électorat qui l’avait écarté de la course, et qu’il a jugé « radicalisé ». En novembre 2016, près de 3 millions de ceux qui avaient voté à la primaire de la droite et du centre ont fait un choix idéologique clair en soutenant celui qui n’était que le « troisième homme ». Aujourd’hui, ils veulent que leurs idées soient défendues dans le débat public : 55 % des sympathisants Les Républicains souhaitent que François Fillon maintienne sa candidature et, s’il avait dû être remplacé, 51 % souhaitaient que son successeur conserve son programme (Harris Interactive, dimanche 5 mars).

« CE SUCCÈS EST LE RÉSULTAT D’UNE MUTATION LENTE, ENGAGÉE DEPUIS UNE DÉCENNIE »

La manœuvre réussie de François Fillon, qui a jeté dans la rue des militants déterminés à braver les événements et les intempéries, prépare peut-être l’échec électoral de la droite, mais elle marque également la victoire de son programme. Ce succès est le résultat d’une mutation lente, engagée depuis une décennie ; celle d’une droite qui assume un positionnement idéologique clair et a glissé progressivement d’une culture timorée du compromis chiraquien à un conservatisme moderne qui allie, à la manière des autres pays européens, un libéralisme économique et un discours de stabilité sociale dans le cadre national.

Cette clarification encore à l’œuvre a commencé dès avant 2007, avec le programme à l’époque dissident de Nicolas Sarkozy, qui s’opposait à l’héritage de son prédécesseur. La « rupture » que proposait le candidat l’opposait à la gestion des décennies précédentes. Elle découlait du constat d’un échec de l’Etat-providence et proposait de construire un nouveau modèle. Le quinquennat n’a pas permis de réaliser cette promesse, mais le discours est resté et il a progressivement imprégné un électorat toujours plus excédé de la déconfiture de l’économie, de l’impuissance publique et de la décomposition sociale. En 2017, le candidat Les Républicains y ajoute une vision plus traditionnelle de la famille, mais il s’inscrit solidement dans cette recomposition idéologique de la droite.

Dépasser l’Etat-providence

Le succès de François Fillon est donc, avant tout, le triomphe d’une ligne idéologique clarifiée. Dans cette élection présidentielle, elle occupe un espace précis dans l’offre politique. Elle diverge clairement du discours de Marine Le Pen, qui défend un interventionnisme débridé, plaçant l’Etat au centre de sa vision de l’économie et de la société. Elle se distingue aussi nettement de l’offre programmatique d’Emmanuel Macron, qui, s’il introduit le libéralisme dans le logiciel de la gauche, reste fermement ancré dans la vision sociale-démocrate qui entend réparer ou perfectionner l’Etat-providence plutôt que le dépasser.

Elle rappelle, finalement, qu’il existe un clivage gauche-droite qui a encore du sens et qui, même, en a plus qu’en 2002 : sur la vision de l’Etat et de l’économie, dans le domaine social, sur les questions de la famille et tant d’autres sujets. La disparition de cette offre de l’échiquier politique laisserait un ensemble d’électeurs orphelins et en colère, alors même qu’au-delà du seul cas de la France le monde occidental entier a basculé dans une transition de dépassement du modèle social-démocrate, financièrement épuisé et socialement incapable de bâtir et maintenir l’unité collective.

Le succès programmatique de François Fillon ne clôt pour autant pas les tensions et les inquiétudes à droite. Sa crédibilité est remise en cause par les électeurs depuis que Le Canard enchaîné a publié son premier article ; elle l’a encore été au fil des jours qui ont suivi. Qu’il soit ou s’estime innocent n’y change rien à cette heure. Les déchirements auxquels les Français viennent d’assister affectent la crédibilité de tout son camp : leur président n’est pas encore élu que les frondeurs sont déjà à l’œuvre. S’il devait remporter l’élection présidentielle, au moins pourrait-il compter sur une discipline de parti. S’il devait la perdre, les déceptions seraient vives et les rancœurs violentes – comme elles le sont à droite depuis des décennies. Mais, compte tenu de la vigueur de sa base idéologique, sa ligne libérale et réformatrice, conservatrice, semble durablement imprimée.

  • Erwan Le Noan (membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, consultant en stratégie)

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