Le texte de ma chronique du 20 février 2017

Un hillbilly est un Américain de la classe ouvrière blanche, concentrée dans la rust belt, cette région industrielle sinistrée qui s’étend de la Pennsylvanie à l’Ohio en passant par le Kentucky. Dans ce territoire abandonné de la croissance, où la misère rivalise avec la désespérance, tout semble être un désastre social : drogue, décomposition familiale, chômage.

Dans un livre phénomène paru cet été, James D. Vance dresse le portrait, sombre, de cette population (1). Il y décrit aussi la transformation politique qui a conduit une région du militantisme pour le New Deal rooseveltien au vote pour Donald Trump. Dans ces régions abandonnées, les électeurs n’espèrent plus grand-chose de l’action politique ; mais ils attendent de leurs élus qu’ils leur témoignent de ce dont ils s’estiment privés : de la reconnaissance (2).

Cette demande de reconnaissance s’exprime d’abord en matière économique. Les classes moyennes comme les plus défavorisées demandent qu’on les traite avec dignité, même dans leurs difficultés. Elles se révoltent contre l’État-providence et ses élites, qui n’ont cessé de les considérer avec un paternalisme condescendant, refusant par leur assistanat de les traiter en adultes (c’est « l’Etat-nounou » que décrivait Mathieu Laine). Elles s’indignent de la fiscalisation excessive de leur activité, qui leur apparaît comme une négation de leurs efforts, un refus de reconnaître leur attachement au travail – qu’elles ne veulent pas voir disparaître (3).

La reconnaissance est notamment la manifestation politique des « perdants » (réels ou putatifs) des mutations de notre monde et des victimes de l’échec de l’État-providence

Condescendance. Cette revendication s’exprime aussi en matière culturelle et sociétale : de larges franges des peuples occidentaux demandent que leurs valeurs soient reconnues. Face aux élites qui se proposent d’ériger en modèles leurs modes de vie, en expliquant avec condescendance qu’il s’agit de la seule voie du progrès éclairé, elles exigent qu’on admette que leurs références, pour être plus traditionnelles, n’en sont pas moins honorables que les autres. Parmi celles-ci, elles incluent leurs histoires nationales : si elles sont souvent prêtes à reconnaître leurs moments de faute, elles n’en apprécient pas pour autant qu’on les peigne en noir par électoralisme, par exemple en expliquant à l’emporte-pièce que la France est coupable d’un siècle de « crimes contre l’humanité » en Algérie.

La reconnaissance pourrait donc bien être ce qui structure la demande électorale en 2017, parce qu’elle est notamment la manifestation politique des « perdants » (réels ou putatifs) des mutations de notre monde et des victimes de l’échec de l’État-providence.

Dans cette campagne, la gauche a choisi de répondre à cette demande par une offre qui prétend consoler la blessure économique : de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron, en passant par Benoît Hamon, elle veut cajoler, avec la pommade de la dépense publique. La droite, de son côté, préfère conforter le volet culturel et social, rappelant son attachement aux valeurs traditionnelles. Mais sans réforme du système lui-même, l’une et l’autre se contentent d’anesthésier la douleur. Elles devraient pourtant s’inquiéter, car il y a aujourd’hui une offre qui prétend prospérer sur ce créneau de frustration : celle de Marine Le Pen…

(1) J.-D. Vance, Hilbilly elegy, William Collins, 2016

(2) Voir The Economist du 11 février 2017, The little man’s big friend

(3) L’Insee vient de montrer qu’elles ont raison. Voir Insee Analyses n°32, Les taux marginaux effectifs de prélèvement pour les personnes en emploi en France en 2014 : un profil en tilde, février 2017

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