Atlantico a publié ce 19 février un second extrait de mon livre La France des opportunités

La France est dans une situation paradoxale. Les tensions politiques et sociales ne cessent de croître, l’économie est mal portante. Les Français expriment la pire angoisse possible : celle d’imaginer que leurs enfants auront une vie plus difficile que la leur. Comment se projeter vers l’avenir dans un tel pessimisme ambiant ? Extrait de « La France des opportunités » d’Erwan Le Noan, aux Editions Les Belles Lettres (2/2).

La participation ne se limite pas à quelques mesures encore « gadget » ni à des clics discrets qui procurent un sentiment d’audace sécurisée. Le pouvoir se délègue parfois un peu plus, donnant aux citoyens une capacité de décision et une opportunité de réappropriation bien plus élevées. C’est le cas de toutes les politiques dites d’empowerment, qui se sont développées d’abord dans les quartiers défavorisés aux États-Unis (dès les années 1930, autour d’un penseur influent du social : Saul Alinski) et gagnent progressivement tous les pays occidentaux comme ceux en développement. Le principe est assez simple, il consiste à donner le pouvoir aux citoyens, en considérant que s’ils s’investissent dans les décisions qui dirigent leur quotidien, ils seront plus responsables, plus impliqués et donc plus susceptibles d’améliorer leur existence. Sous-jacente, l’idée clé de l’empowerment est que les citoyens doivent décider par eux-mêmes de ce qui les concerne, afin de se donner les moyens de réussir, plutôt que de subir des décisions imposées verticalement. Les premières expérimentations à grande échelle ont été lancées en 1993 par Bill Clinton, dans le domaine de la politique de la ville. Les empowerment zones se sont vu attribuer 100 millions de dollars dans un but de développement économique : « chaque fois que cela est possible, nous devons aider les individus à prendre le contrôle de leur vie, en restaurant le sens et le bénéfice du travail, de l’épargne, de l’accession à la propriété privée, de l’accumulation des biens, de l’acquisition d’une éducation », expliquait la secrétaire d’État en charge de cette politique. Depuis, le principe a égrainé.

Le mouvement est beaucoup plus réduit en France où la devise non officielle en matière de services publics pourrait se résumer ainsi : « En dehors de l’État, point de salut » ! Pourtant, dans de nombreux quartiers – et notamment les plus difficiles – de nombreuses familles et de nombreux parents ont décidé de « se prendre en main ». Lassés de l’inaction publique et des renoncements politiques, ils savent qu’ils n’ont plus rien à attendre de l’État ni des responsables politiques, qui ne les mobilisent qu’avec des intentions électorales. Alors ils agissent. Dans ce quartier difficile, c’est une association de « mamans » qui s’est créée pour venir en aide aux mères isolées, pour accompagner celles et ceux qui cherchent un emploi, pour surveiller les enfants. Ailleurs, ce sont des « mères de quartier » qui font la une d’un magazine national pour interpeller le président de la République sur l’avenir de leurs enfants. Là, c’est une autre association qui, dans les mêmes quartiers, organise des dictées qui rassemblent des centaines de personnes pour glorifier la langue française. Ce sont de petites initiatives d’un point de vue national, mais localement elles font des prouesses. Elles illustrent surtout une société déterminée à « prendre le pouvoir » sur son destin.

Le cas de l’éducation, mentionné déjà plus haut, qui voit des parents s’engager pour assurer un avenir meilleur à leurs enfants et qui conduit la société civile à créer de nouveaux établissements, est un exemple particulièrement illustratif. Dans le domaine de la sécurité les initiatives de « voisins vigilants » amènent les habitants d’un quartier ou d’une rue à veiller sur la tranquillité des environs et des maisons lorsque leurs occupants sont absents. On pourrait multiplier les exemples de citoyens qui se mobilisent collectivement pour apporter des solutions locales de leur propre chef.

L’empowerment, venu de la gauche américaine s’est ainsi répandu dans le monde, étant même repris et réapproprié par la droite occidentale, dans une tendance de promotion de la participation civique. Pour un pays jacobin et pyramidal comme la France, la reconfiguration de l’action politique est profonde : elle suppose un renversement des rapports entre l’État et ses citoyens. Alors que jusqu’à maintenant la société était au service de l’État, l’empowerment met l’État au service de la société ; une société responsable et entreprenante – plus libre en réalité.

Ce changement de paradigme politique est probablement plus facile à concevoir dans des États moins centralisés. Les pères fondateurs américains avaient d’ailleurs précisément conçu la Constitution comme un moyen de laisser fructifier la société, à l’abri d’un État central, strictement encadré. L’effervescence américaine s’est diffusée : en France, par exemple, le dynamisme de la vie associative est devenu un motif de fierté politique régulièrement rappelé. Ce succès masque mal, toutefois, un malaise : il s’organise souvent par l’échec des collectivités publiques qui ont choisi de déléguer, voire d’abandonner, la gestion du quotidien à des associations, dont certaines ne sont pas toujours recommandables. Souvent également, il repose sur des masses impressionnantes de subventions, qui font en réalité des associations les bras armés – mais cachés – des administrations, permettant au pouvoir en place d’arroser quelques affidés et de contourner des règles trop strictes de droit public. Quoi qu’il en soit, et à ces limites près, le dynamisme de la vie associative est le signe de citoyens qui prennent des initiatives. Il illustre que, quelle que soit la forme qu’elle prend, la participation démocratique connaît indéniablement un renouveau. Elle commence à peine à modifier le comportement des élites traditionnelles, mais elle ne tardera pas à les bouleverser plus profondément.

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