Voici le texte d’un entretien publié sur Atlantico le 19 février

En se développant de manière incomplète tout en opérant une mutation au cours des dernières années, la gauche et la droite ont participé à la perte de repères observable actuellement au sein de la population française, et plus largement des sociétés occidentales.

Atlantico : En se faisant respectivement le chantre des questions économiques et celui des questions sociétales, la droite et la gauche ont ainsi, chacune, développé, au cours des dernières décennies un logiciel incomplet. Dans quelle mesure cela a-t-il précipité la rupture à laquelle nous assistons actuellement ?

Erwan Le Noan :La fin de la Guerre froide, la mondialisation et l’irruption de l’économie numérique ont profondément bouleversé les structures économiques et sociales que nous avions connues depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces mutations ont accéléré la déliquescence de l’Etat-Providence qui était déjà, fort souvent, en situation de faillite faute de s’être réformé. Ces changements structurels ont créé des inquiétudes et fait des victimes.

Dans ce contexte incertain, il est périlleux politiquement de déstabiliser les citoyens à la fois sur le volet sociétal et sur le volet économique. Pour simplifier, la gauche et la droite ont chacune choisi de rassurer les citoyens sur un volet, en le consolidant, et de faire évoluer seulement l’autre.

La gauche a donc choisi de cajoler les électeurs en leur promettant qu’elle allait les consoler et préserver leurs situations économiques et sociales. En clair, elle fait le choix du conservatisme économique, tentant de perpétuer le système d’Etat-Providence qui était pourtant en échec, s’empêchant de le réformer. Pour exister politiquement, il ne lui restait que le volet sociétal : elle a donc monopolisé le sujet. La droite, à l’inverse, a préféré conforter les citoyens sur le volet sociétal, en confirmant leurs références culturelles ; en conséquence, elle a privilégié les réformes économiques.

Depuis un certain nombre d’années, la gauche a amorcé une mue en termes de valeurs – notamment sous l’impulsion de Jacques Derrida et de son idée selon laquelle de nombreux phénomènes sociaux sont des constructions, qui peuvent donc être déconstruits. Parallèlement, le capitalisme financier – incarné par le droite – s’est très massivement développé depuis la chute du mur de Berlin. Comment la collision de ces deux phénomènes participe-t-elle à la perte de repères actuelle des sociétés occidentales ? Quel impact cette dissolution des croyances a-t-elle tout particulièrement sur les classes moyennes et le sentiment de sécurité que ces dernières éprouvent ?

Erwan Le Noan : Le problème n’est pas la mondialisation mais la faillite de l’Etat-Providence. L’explosion de la liberté dans le monde (depuis la chute de l’abomination communiste), le développement des pays du Sud (grâce au commerce international), l’enrichissement du monde sont des opportunités dont il faut se réjouir ; mais il est vrai que ces surgissements ont déstabilisé les classes moyennes et les sociétés occidentales. Celui qui aurait dû les accompagner dans ces mutations, qui aurait dû les préparer et qui aurait dû les protéger, c’est l’Etat-Providence. Or, il en a été incapable faute de se réformer, faute de rester enferré dans les schémas en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En France, la gauche comme la droite sont restées enfermées dans les modèles politiques de l’Etat-Providence. Plus il échouait, plus elles considéraient qu’il devait être renforcé. Elles ont abandonné tout conflit idéologique, toute vision du monde, toute explication de la société, au profit d’un consensus social-démocrate mou. Aujourd’hui, face à l’échec calamiteux de ce modèle, qui suscite la colère des peuples, elles sont dans l’incapacité de repenser le monde, car elles ont été d’une grande paresse intellectuelle pendant des années.

Quel lien peut-on établir entre cette perte de repères que manifeste les sociétés occidentales et l’émergence récente des Fake News ? Jusqu’à quel point cette collision entre les nouvelles valeurs de la gauche et le capitalisme financier peut-elle être dangereuse ?

Erwan Le Noan : Le capitalisme n’est pas un danger, même s’il n’est pas parfait.

Dans une situation où les repères politiques se sont affaiblis, les citoyens expriment des impressions et les sentiments dominent. Le succès des fake news en est la preuve : elles trouvent une résonance parce qu’elles expriment une exaspération.

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