J’ai répondu à des questions d’Atlantico, après la publication d’un rapport Oxfam

Les 8 personnalités les plus riches de la planète détiennent autant que les 50% les plus pauvres… Mais combien de personnes n’auraient jamais trouvé d’emploi sans ces 8 créateurs de richesse ?

Dans un nouveau rapport, l’Institut Oxfam pointe une concentration de richesse « au dela du grotesque » qui sévit au sein de l’économie mondiale. Bill Gates, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos etc…si 8 personnalités détiennent bien autant que les 50% les plus pauvres, elles sont également à l’origine de bouleversements économiques majeurs ayant permis un accroissement de la prospérité mondiale.

Atlantico : Dans un nouveau rapport, Oxfam met en garde face à l’actuelle concentration de richesse à l’oeuvre au sein de l’économie mondiale, en indiquant que 8 personnes détiennent une richesse équivalente à celle de la moitié de la population mondiale. Les noms évoqués, Bill Gates, Armancio Ortega, Warren Buffet, Carlos Slim, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Ellison, et Michael Bloomberg, signalent que les personnes « incriminées » se révèlent être des dirigeants d’empire économiques mondiaux, totalisant plus de 1.2 millions d’employés à travers le monde. En quoi est il possible de considérer que cette « contribution » à l’économie mondiale ne s’arrête pas la ?

Erwan Le Noan : A première vue, les chiffres comparés choquent : 8 hommes (pas de femmes) ont une fortune équivalente à celle de 3,6 milliards autres. La question implicite, en forme d’indignation, est très claire : faut-il considérer que dans l’économie contemporaine 8 hommes puissent valoir autant que 3,6 milliards autres ? Evidemment non et personne ne s’avancerait à le prétendre. Mais les chiffres donnent le vertige, posant en filigrane l’idée que leur fortune est illégitime.

Pour autant, il faut s’attarder un peu et regarder qui sont ces gens. Sur les 8 :

–          6 sont Américains (ainsi qu’un Espagnol et un Mexicain) : c’est un reflet des rapports économiques mondiaux ;

–          4 ont fait leurs fortunes dans les nouvelles technologies ; 2 autres viennent des médias / télécom ; un seul vient de la finance (Warren Buffet). Ils sont l’illustration de la révolution numérique / informatique en cours dans le monde.

Ces statistiques rapides ne changent pas le déséquilibre entre les fortunes, mais elles montrent que ces hommes sont devenus richissimes par leur talent et leur capacité à créer de nouvelles solutions qui, objectivement, ont satisfait des millions voire des milliards d’utilisateurs. S’ils ont de tels niveaux de richesse, c’est d’abord parce que nous nous sommes rués sur leurs inventions. Leur contribution économique est donc énorme : que serait le monde aujourd’hui s’il n’y avait pas eu Bill Gates ? Evidemment, nous pourrions vivre sans ses produits, mais de fait, des milliards d’humains ont trouvé que les acquérir permettait d’améliorer leurs vies.

Par ailleurs, leur contribution n’est pas que purement économique. Parmi ces 8 hommes, cinq ont souscrit le « giving pledge », lancé par Warren Buffet et Bill Gates : cela veut dire qu’ils se sont engagés à donner, à leur mort, plus de la moitié de leur fortune à des œuvres caritatives. D’ailleurs, la plupart sont aujourd’hui déjà parmi les principaux philanthropes de la planète.

D’un point de vue économique, cette concentration de richesses n’est elle tout de même pas révélatrice de situations de monopoles, contraire à un esprit libéral ? Comment faire la part des choses ?

Les effets de l’accumulation de richesse engendrent de nombreux débats et il faut renvoyer à tous les travaux économiques qui s’y intéressent. Rien ne permet d’indiquer a priori que leur succès soit le fait d’un monopole : Facebook est-il en monopole sur le marché de la publicité en ligne, alors que son concurrent s’appelle Google ? Amancio Ortega (2e fortune mondiale) est propriétaire de Zara : peut-on vraiment prétendre que la mode féminine soit en situation de monopole ?
Au demeurant, quand bien même ces opérateurs seraient en monopole (ce qui reste à démontrer), cette configuration de marché n’est pas nécessairement problématique : on peut être en monopole parce qu’on est tout simplement le meilleur. La vraie question est de savoir si les opérateurs dominants peuvent être remis en cause par d’autres, si leurs marchés sont contestables par des opérateurs plus efficaces.
Ce qui est contraire à l’esprit libéral, ce n’est pas la richesse, c’est la rente ; ce n’est pas l’accumulation, c’est l’absence de circulation. L’esprit libéral milite donc pour que la concurrence remette sans cesse en cause la position d’Amazon ou de Microsoft…
A nouveau, si on regarde précisément qui sont ces milliardaires, il est un fait évident : TOUS sans exception sont des « self-made men », c’est-à-dire qu’ils ont constitué eux-mêmes leurs fortunes astronomiques. Cela ne correspond pas vraiment à des comportements de rentiers.
Cela ne veut pas dire que nous vivons dans un monde parfait où personne ne peut s’enrichir de façon indue, ni même que ces milliardaires n’ont pas pu un jour bénéficier de positions de marchés insuffisamment stimulées ; cela signifie simplement qu’on ne devrait pas considérer leur richesse illégitime par principe, ni même que les inégalités qui les séparent des autres sont liées à des injustices. D’une certaine manière, leurs fortunes sont parfaitement justifiées et justes, parce qu’elles sont dues à leur capacité de création. Plus encore, elles ont probablement contribué à enrichir le monde. Au demeurant, au lieu de conspuer leur richesse, on ferait mieux de se soucier de savoir comment on peut enrichir les plus pauvres (et ce n’est pas en appauvrissant les riches).

De plus, ne peut on pas estimer qu’une telle concentration de richesses, dans un si petit nombre de mains, peut être une menace pour la cohésion des sociétés, notamment en ce qui concerne les démocraties libérales ?

Les démocraties semblent effectivement avoir besoin d’une forme de cohésion collective (c’est ce qu’expliquait, par exemple, Pierre Manent dans un livre intitulé La raison des Nations). Or, il est incontestable qu’aujourd’hui un grand nombre de citoyens considère que les plus riches s’extraient de la collectivité et d’une certaine manière refusent d’y appartenir par leurs comportements exorbitants de la normalité / de la moyenne. En ce sens, le débat sur les inégalités n’est que le reflet de celui sur l’identité nationale (dans ce dernier cas, les citoyens estiment de la même manière que des minorités s’extraient du consensus national par leurs revendications culturelles et religieuses, actives ou passives).

Une fois ce constat problématique fait, il reste à déterminer la réponse politique qu’on y apporte. Une première piste, socialiste (au sens large, c’est-à-dire autant de Gauche que de Droite), consiste à privilégier la redistribution par l’Etat, en taxant : on estime qu’en réduisant la fortune des plus riches, on pourra améliorer le sort des plus pauvres. Une seconde piste, libérale à mon sens, consiste à favoriser la mobilité par le marché, la concurrence et la méritocratie.

L’économiste italien Alberto Alesina (Harvard) a montré qu’en Europe, les citoyens sont convaincus que les dés de la réussite sont pipés : pour réussir, il faut avoir des pistons, être bien né. Ils n’ont pas totalement tort : la France a par exemple le système scolaire le plus déterministe de tout l’OCDE. La conséquence est que les Européens privilégient l’impôt pour redistribuer. Aux Etats-Unis, à l’inverse, les citoyens considèrent majoritairement que n’importe qui peut réussir par son travail. C’est partiellement vrai ; mais ce n’est pas totalement faux non plus (une étude de l’Université de Chicago a montré qu’en 2011, 32 % des plus riches venaient d’une famille riche, contre 60 % en 1982, illustrant une plus grande mobilité). La conséquence politique est que les Américains sont plus hostiles à la redistribution.

Aujourd’hui, la colère populaire et les divisions sociales doivent inviter les pays occidentaux à inventer de nouvelles solutions. Il faut souhaiter qu’ils privilégieront la voie de la mobilité et de la méritocratie plutôt que celle de la taxation…

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