Ma chronique du 16 janvier.

Le 4 janvier, le procureur de Nice a requis huit mois d’emprisonnement à l’encontre de Cédric Herrou, à qui il est reproché d’avoir apporté son soutien à des personnes présentes illégalement sur le territoire français. Politiquement, son procès a nourri une colère à gauche, notamment parmi ceux qui s’indignent qu’il puisse avoir lieu sous un gouvernement socialiste : cette initiative serait la preuve que la France vit un dangereux glissement vers la droite, voire qu’elle est menacée par un « fascisme rampant ».

A bien y regarder, le mouvement qui nous menace en matière de rejet de l’immigration semble être toutefois de nature très différente et probablement largement répandu au sein l’échiquier politique français. Il réside dans un totem de la gauche et de tous ceux qui ont développé avec le temps une vision stato-centrée – et stato-obsédée – de la politique et de la société : la menace, c’est l’Etat-providence (non la protection sociale, mais son modèle étatisé).

L’Etat-providence est fondé sur l’idéal de redistribution : mu, paraît-il, par un idéal de justice, il répartit les revenus, les opportunités et les places aux plus défavorisés en régulant ou taxant les mieux lotis. Cette logique généreuse a semblé fonctionner aussi longtemps que l’appareil administratif était un peu géré et la croissance forte. Mais dès lors que l’Etat s’est retrouvé « en faillite » et l’économie à plat, la dynamique redistributive s’est grippée : s’il n’y a plus d’ingrédients pour faire grandir le gâteau, son partage s’en retrouve plus périlleux. Pour y faire face, les gouvernants ont fait le choix de mettre en place des politiques de restriction : la France a tenté de réduire les parts de chacun, par exemple en partageant le temps de travail ; elle a aussi entrepris de limiter le nombre de convives autour de la table, par exemple en réduisant l’immigration. Les politiques anti-migratoires sont ainsi les filles directes et nécessaires de l’Etat-providence.

Passager clandestin. De leur côté, les citoyens déjà assis autour de la table se sont angoissés. La menace de disette les inquiétait déjà. Ils ont donc développé la dernière énergie pour se battre et espérer obtenir quelques miettes : hors de question qu’elles leur échappent, surtout en faveur de ceux dont ils ont l’impression qu’ils se nourrissent sans contribuer (comportement que les économistes qualifient de « passager clandestin »). Assez logiquement, les plus défavorisés sont les premiers à s’être défendus, car ils étaient les premiers menacés. Ce n’est pas un hasard s’ils votent aujourd’hui pour le FN (ni si celui-ci adopte des positions économiques toujours plus à gauche). Même Jean-Luc Mélenchon l’a compris, dont les positions sur l’immigration se sont durcies, provoquant l’incompréhension dans ses rangs à la fin de l’été 2016.

La spirale de rejet des étrangers en France n’est pas (qu’)un sursaut de la droite traditionaliste : elle est mue par le socialisme et son culte de l’Etat-providence. La gauche, si généreuse éthiquement, peut souhaiter faciliter l’immigration – les libéraux la soutiennent généralement car elle est bénéfique économiquement (1) –, mais elle se trompe profondément si elle croit que cette politique est compatible avec un statu quo de l’Etat-providence, voire avec son existence même.

(1) Voir, encore récemment, F. Jaumotte, K. Koloskova, S. C. Saxena, Immigration and economic prosperity, VoxEU, janvier 2017

 http://www.lopinion.fr/edition/politique/comment-l-etat-providence-alimente-rejet-etrangers-118286
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