Je répondais aux questions d’Atlantico

Pauvreté, la méthode Fillon : et si le candidat des républicains avait pris (lui) le risque de se poser la question des causes ?

Atlantico : Lors d’une visite dans un centre Emmaüs, ce mardi 3 janvier, François Fillon a déclaré « Moi je veux changer les choses. La première cause de la grande pauvreté c’est le chômage, et c’est la raison pour laquelle j’ai un programme économique qui est un programme radical et que je mettrai en œuvre si les Français me font confiance », et de poursuivre « Tous ceux qui se pressent pour défendre le modèle social français devraient réfléchir ». En quoi l’approche de François Fillon est-elle différente ? Est-il pertinent d’opposer une approche par la « cause » en l’opposant à celle du modèle social français ?

Erwan Le Noan : La nouveauté du discours de François Fillon est qu’il adopte un ton résolument optimiste, tourné vers l’action. Il fait le pari qu’il est possible d’engager une dynamique économique suffisamment puissante pour recréer de nouvelles opportunités, notamment pour les plus défavorisés.

Ce discours, qui a dû être porté par quelques leaders dans les dernières années, est en décalage total avec les politiques qui ont réellement été mises en œuvre depuis des décennies en France. Notre pays a fait le choix du malthusianisme déprimé : comme nous avons considéré, en pleine dépression, qu’il n’était plus possible de croître, nous avons privilégié des stratégies de redistribution. Pour que tout le monde ait un peu du gâteau, nous avons fait en sorte soit de couper des parts plus petites (par l’impôt) soit de limiter le nombre de convives (limiter l’immigration économique, instaurer des pré-retraites, etc.). Pire, comme nous nous sommes convaincu qu’il n’y avait plus suffisamment d’ingrédient, on a interdit à qui que ce soit de faire grandir sa propre part, considérant que cela ne pouvait se faire qu’au détriment des autres. Cette logique de redistribution est dépressive et défaitiste.

Ce que propose François Fillon c’est de se retrousser les manches pour faire grandir le gâteau. Ce qu’il dit, implicitement, c’est que si nous produisons collectivement plus, nécessairement ceux qui sont les plus défavorisés seront mieux lotis. Kennedy disait que « la marée fait monter tous les bateaux » : si la croissance arrive, chacun pourra monter et verra son sort s’améliorer.

Ne peut-on pas voir une forme de résignation de la part de certains politiques sur la pauvreté, considérant cette situation comme une réalité indépassable ?

Erwan Le Noan : Il y a près de vingt ans, François Mitterrand avait fait l’aveu dépité et découragé qu’en matière de chômage on avait tout essayé. De fait, c’est effectivement ce qu’implicitement un grand nombre de nos politiques ont choisi d’admettre pour la pauvreté et les difficultés sociales. Ils ont renoncé à grandir, croître, créer. Leur seule ambition est d’administrer la misère, de mieux répartir les souffrances. Ils n’imaginent même plus, au fond, qu’on puisse les dépasser.

Et encore faut-il que les politiques se soucient réellement de la pauvreté. Or, il n’est pas interdit de penser qu’à Gauche certains se satisfont globalement de l’existence de difficultés sociales qui, pensent-ils, nourrissent la croissance de leur électorat (« plus les citoyens sont dans la misère, plus ils ont besoin de moi »). De même, à Droite certains pensent surement que la pauvreté ce n’est pas leur sujet (« de toute manière, les pauvres ne votent pas »).

Quelles sont les causes réelles de la pauvreté ?

Erwan Le Noan : Les causes de la pauvreté sont multiples et il est probable que si résoudre le problème gravissime du chômage aidera à lutter contre la pauvreté, cela ne résoudra probablement pas pour autant toute la pauvreté. Des experts travaillent sur ces sujets très complexes : la Fondation pour l’innovation politique vient justement de publier une note passionnante de Julien Damon sur ce sujet !

En quoi l’approche relative à la lutte contre les « inégalités » est-elle différente à la lutte contre la « pauvreté » ?

Erwan Le Noan : Elle ne l’est pas ! Lutter contre les inégalités c’est aussi s’obstiner à faire de la redistribution. Si on considère que les inégalités sont un problème, alors on doit faire en sorte qu’elles se réduisent. Dès lors, on préfèrera une situation dans laquelle Monsieur X touche 80 et Madame Y 90, plutôt qu’une situation ou Monsieur X touche 100 et Madame Y 200. Si je lutte contre les inégalités, je décapite ; par l’impôt notamment. Ce faisant, je décourage le travail et l’innovation. Et je me contente d’un marasme plus ou moins égalitaire. C’est exactement la situation de la France depuis 30 ans, où les inégalités sont faibles en comparaison avec les autres pays développés mais où le déterminisme social est énorme et où on taxe à l’excès. Pour caricaturer, on pourrait dire que nous sommes égaux dans la déprime.

Le problème dans notre société ce ne sont pas vraiment les inégalités ; ce sont les injustices. Il est normal, après tout, qu’un entrepreneur génial réussisse formidablement là où le paresseux banal vivote. Par contre, il est injuste que le jeune issu d’un milieu défavorisé ou isolé qui travaille dur ait moins de chance de réussir que le gosse de riche prétentieux et flemmard d’un centre ville. Il est injuste, surtout dans un système qui se prétend méritocratique, que tant d’obstacles se mettent sur la voie de ceux qui en veulent ! Le vrai sujet est là !

 

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