Suite de la correspondance, commencée ici et

 

Correspondance politique – « La Gauche prétend défendre les pauvres, mais ceux-ci ne votent pas pour elle »

CETTE SEMAINE, NOTRE PLUME DE DROITE REVIENT SUR TROIS DÉSACCORDS DE FOND QUI PERSISTENT ENTRE LUI ET JOHN PALACIN SUR LA QUESTION DES DIVERGENCES DROITE-GAUCHE.

Cher John,

Merci pour votre dernier message ! Vous avez raison : ne nous éternisons pas pour savoir ce qu’est la droite et la gauche. Il s’agit, pour beaucoup, de questions de préférences personnelles et il y a certainement une part de perception irrationnelle. Je me contenterai de trois remarques :

(1) Vous écrivez que « dans la vie de tous les jours, la différence entre être de droite et être de gauche relève de l’évidence ». C’est probablement vrai … mais vos camarades ne semblent pas vraiment d’accord ! J’avais cru comprendre que tous ne sont pas convaincus que Manuel Valls et Emmanuel Macron sont vraiment de votre camp !

(2) Vous consacrez beaucoup d’efforts à expliquer que la Droite n’est pas nécessairement en accord avec son électorat, qu’elle ne saurait incarner le travail parce que ce sont des retraités qui votent pour elle. On vous a connu avec de meilleurs arguments !

D’abord, vous partez du principe que les électeurs votent en fonction de leurs seuls intérêts. J’apprécie les théories du Public Choice et je suis donc assez tenté de le croire. Mais je comprends donc que vous assumez que la Gauche est plus cynique électoralement qu’idéologique.

Pour autant, je ne crois pas que la sociologie électorale d’un camp fasse nécessairement sa ligne doctrinale : la Gauche prétend défendre les pauvres, mais ceux-ci ne votent pas pour elle (de toute manière, quand elle est au Gouvernement elle ne fait rien pour eux !)

Surtout, vous me faites dire ce que je ne dis pas. Je n’ai évidemment pas prétendu que la Droite était la seule à incarner l’autorité, ni le sens du travail (au moins elle ne vante pas les « 32 heures » !). Mais il s’agit d’une question de hiérarchie de valeurs, de références presque « mythiques » : certaine arrivent plus haut dans la hiérarchie de la Droite ; comme d’autres dans celle de la Gauche.

(3) Vous insistez sur la transmission du capital, en pointant que je ne l’avais pas relevée, avec (je le sens bien) une arrière-pensée (« ah, ces égoïstes de droite qui ne pensent qu’à leur argent ! ») et une malice accusatoire (« je vais le confronter à son goût pour la propriété, ce qui est vraiment moche »). Vous avez raison de soulever ce point, mais je l’assume sans difficulté : la liberté de transmettre son capital est évidemment fondamentale. Elle relève de la liberté économique ; non, comme vous le prétendez, pour le plaisir de reproduire les hiérarchies sociales, mais parce que le droit de propriété est une valeur fondatrice de nos sociétés et de la Démocratie. Libéral, je ne promeus évidemment pas la rente ; mais la bonne manière de lutter contre les positions installées, c’est par la concurrence, pas par la spoliation autoritaire.

Revenons maintenant sur 3 vrais désaccords de fond.

(1) D’abord sur un passage de votre message qui, pour la première fois depuis que nous échangeons, m’a réellement choqué, dans lequel vous prétendez décrire l’essence et l’héritage du conservatisme : « les conservateurs cherchent à conserver (…) le statut de l’armée malgré Dreyfus ». Franchement, vous exagérez. Étiez-vous à ce point à court d’argument pour vous raccrocher à cette scandaleuse accusation sous-jacente selon laquelle la droite est antisémite ? Car c’est bien ce que vous supposez en filigrane de votre texte.

Bien sûr, il y en eut plein qui préférèrent condamner un Juif plutôt que de renier la Grande muette. Il y eut aussi Jaurès, qui commença par se contreficher d’une querelle de bourgeois et qui constatait que si le Capitaine n’avait pas été condamné à mort, c’est grâce au « prodigieux déploiement de la puissance juive ». Je ne vous rappellerai pas que c’est la chambre du Front populaire qui investit Pétain, ni que le fascisme comme le national-socialisme n’étaient pas des mouvements inspirés du conservatisme.

Et puis regardons les choses en face. Où se trouvent les foyers d’antisémitisme aujourd’hui ? La Fondation pour l’innovation politique a réalisé une enquête qui abordait le sujet. Guess what ? C‘est au Front de Gauche et au Front National qu’on trouve les Français qui sont le moins enclins à rejeter les préjugés antisémites. En même temps, comment cela pourrait-il être une surprise ? Il suffit d’aller faire un tour dans des villes dirigées par l’extrême gauche pour voir qu’elles ne cessent d’instrumentaliser le conflit israélo-palestinien. Dans certains quartiers, les candidats de Gauche ne se privent pas d’utiliser les origines juives de leurs adversaires pour les discréditer.

Non, clairement, sur le sujet de l’antisémitisme la Gauche n’a aucune leçon à donner et elle ferait mieux de balayer devant sa porte !

(2) Cela m’amène à un deuxième point : l’énorme responsabilité de la Gauche dans l’abandon et la dégradation des quartiers populaires et des banlieues de notre pays.

Ah, il n’y a pas de doute, la Gauche sait trouver les « banlieues » sur une carte à l’approche des élections ! Mais le reste du temps, il faut croire que le GPS n’emmène pas si loin. Ce n’est pas compliqué, François Hollande n’a parlé des banlieues pendant son quinquennat qu’à l’arrivée des échéances électorales. Prenez ces discours et interventions sur le sujet : ils interviennent systématiquement au début des campagnes. Celle de 2012 était bien sûr la meilleure : quel enthousiasme ! Le candidat socialiste n’avait lésiné devant rien, organisant même un « tour de France des banlieues » ! Quelle audace, aussi, avec ce discours de clôture à Aulnay-sous-Bois, qui faisait implicitement appel aux meilleures thèses complotistes (« La voix d’un jeune dans un quartier est équivalente à la voix d’un patron du CAC 40. Et si certains sont plus riches que vous, vous êtes plus nombreux qu’eux ! ») !

Quelle hypocrisie, aussi : depuis, la Gauche n’a rien fait pour les « banlieues ». Pas un début de commencement d’action et, pire encore, pas un soupçon d’effort de faire semblant de s’y intéresser, à quelques exceptions cosmétiques près pour pouvoir faire un peu de presse ! La Droite n’a pas été formidable non plus, me direz-vous. C’est vrai, mais elle n’avait rien promis au moins…

La Gauche porte une énorme responsabilité dans les quartiers : celle de la trahison.

(3) Si j’en crois votre dernier message, elle en porte une autre : celle de privilégier le discours à la réalité, celle de préférer sa doctrine à la satisfaction des citoyens. Je vous cite : « la Gauche ne puise pas sa légitimité de ses positifs dans le fait que la Sécurité sociale soit héritée du passé mais simplement parce qu’elle constitue rationnellement une avancée pour la protection égale des salariés ». Soit, mais le métier à tisser aussi pour les ouvrières du 19e et pourtant nous nous en sommes débarrassés.

Votre phrase aurait été correcte, si vous aviez écrit « protection sociale » au lieu de « Sécurité sociale ». Mais ce n’est pas un hasard si vous avez choisi de défendre l’institution, publique, plutôt que le service rendu. C’est là toute la limite du discours d’une partie de la gauche sur les services publics : elle préfère se battre pour préserver l’identité du prestataire (animée par la mystique totalement fausse selon laquelle service public = entité publique = monopole = fonctionnaires) plutôt que pour la qualité de la prestation.

On pourrait très bien imaginer que la protection sociale soit assurée par des entités privées. S’il s’agit d’une privatisation, il faut vite prévenir Marisol Touraine car elle a elle-même accru l’intervention des mutuelles dans le système de santé (en récompense, disent les mauvaises langues, des bons et loyaux services rendus par l’une d’elles pendant la campagne de François Hollande). En fait, vous le savez d’ailleurs, de très nombreux services publics sont assurés en France par des entreprises privées. Je comprends le désir politique de caricaturer ce qu’a proposé François Fillon, dans un certain flou ; mais ce n’est pas une « privatisation ».

“VOUS AVEZ DE TRÈS BELLES PHRASES SUR LA GAUCHE. C’EST BEAU. EN PRATIQUE, C’EST FAUX. MAIS C’EST BEAU ET BIEN ÉCRIT.”

Cela m’amène à ma conclusion : cette fascination de la Gauche pour l’administration publique ressort également de votre dernier message. Vous avez de très belles phrases sur la Gauche convaincue de faire le bien, d’être gentille avec les pauvres, etc. (chacun comprend l’implicite : la droite veut faire le mal, elle est méchante avec les gens fragiles…). C’est beau. En pratique, c’est faux. Mais c’est beau et bien écrit.

Le problème de la Gauche est qu’elle poursuit cette voie et ces idéaux par la voie de l’administration, de l’étatisation et de la contrainte publique. La polémique sur la sécurité sociale le montre ; comme tous les débats sur le nombre de fonctionnaires qu’il faut créer ou supprimer. A les écouter, le progrès social et la dignité d’un peuple se mesureraient au montant de la dépense publique !

Ce que révèle cette obsession pour l’autorité publique, c’est en réalité une profonde défiance vis-à-vis des individus, qu’on considère trop égoïstes, trop personnels, trop bêtes parfois. Aux risques inhérents à la liberté, on préfère la planification à divers degrés : laissons l’Etat choisir car, comme par miracle, lui saura ce qui est bon pour l’économie et les citoyens, trop incapables de savoir par eux-mêmes ce qui leur sera le plus utile. On choisit les secteurs à aider, l’école où les enfants doivent se rendre, la façon dont on doit se nourrir, etc. Tout cela est sous-tendu par une vision profondément pessimiste de la nature humaine : si on le laisse (trop) libre, l’individu fera (le) mal.

Les libéraux, au contraire, ont fait le choix de la confiance dans l’immense capacité des individus ; ils placent leur optimisme dans chacun d’entre eux. Ils croient, parfois avec excès, dans leurs capacités à faire des choix qui sont bons pour eux et pour la collectivité, grâce à la coordination du marché (et quand cela n’est pas le cas, il existe des mécanismes pour pallier ces rares dysfonctionnements). Cela implique des risques et peut conduire à des ratés ; mais ils sont indéniablement moins coûteux que lorsqu’une entité unique conduit autoritairement un pays entier à l’erreur.

La Gauche ne fait pas confiance aux individus, ni aux citoyens. En cela, elle n’est pas du tout l’héritière des Lumières que vous prétendez.

Je vous souhaite de passer de belles fêtes !

Publicités