Voici le texte de ma chronique du 19 décembre dans L’Opinion

Depuis qu’il est désigné candidat à la présidentielle pour son camp, François Fillon est sous le feu des critiques, visé pour ses propositions d’accorder un rôle plus important aux complémentaires santé. Ministre ouvertement en campagne, Marisol Touraine n’y est pas allée avec le dos de la cuillère. Dès le 24 novembre, elle réagissait sur Twitter : « Vous proposez la privatisation de la santé ». La bombe lâchée, la multiplication des caricatures a fait effet et dès le 13 décembre, l’ancien Premier ministre, tentant de clarifier sa position, a battu en retraite.

Personne, pas même dans le camp de François Fillon, n’a osé contre-attaquer sur le fond.

Personne n’a rappelé que la Cour des comptes (à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses, mais pas vraiment d’être un repaire de libéraux) a consacré, dans un rapport de septembre dernier, tout un développement sur l’idée que « le champ d’intervention de l’assurance maladie pourrait être rééxaminé ».

Personne n’a tenté de rappeler qu’il n’existe pas de correspondance parfaite ni incontournable entre « protection sociale » et « sécurité sociale » et que la première peut très bien être (au moins partiellement) assurée sans la seconde.

Personne n’a pris la peine de répondre à Marisol Touraine, pour lui rappeler que l’affirmation « recours au privé = privatisation » est fausse, comme l’est l’égalité « service public = entité publique = fonctionnaires = monopole public ». Il ne faut pas confondre le bénéfice « collectif » d’une prestation et la nature juridique de son prestataire, ni son mode d’exploitation ! En France, de multiples services publics sont pris en charge par des personnes privées (comme des ligues sportives, des associations, etc.). Mieux, un grand nombre d’entre eux est assuré par des entreprises privées à but lucratif (ramassage des déchets, distribution d’eau, transport urbain, etc.) et en concurrence, dans le cadre de « délégations », sous le contrôle des personnes publiques. En France, chaque jour, des centaines d’entreprises et de salariés privés participent au bon fonctionnement des services publics et du pacte social !

Mais, pourquoi personne ne l’a donc dit ? Où étaient les voix du secteur privé pour se faire entendre ?

Une première réponse pourrait être que la Droite a cessé de réfléchir profondément à ses projets politiques en général et au rôle de l’Etat en particulier. Elle est pragmatique et programmatique, pas doctrinale. La littérature est assez pauvre sur le sujet et il faut aller chez nos voisins anglo-saxons pour trouver des idées stimulantes (1).

Une seconde piste est qu’en France le débat public est asphyxié par la puissance publique. C’est au sein de l’Etat que se pensent les politiques publiques, car il a seul les moyens de financer les expertises, de multiplier les structures de réflexion, d’accéder aux données utiles. Quand il ne produit pas lui-même, il se distingue par son implication très forte dans la vie des idées : en France, tout le débat public est façonné (financé) par la puissance publique (2).

Au final, l’argent public chasse l’argent privé. Les propositions publiques aspirent les idées privées. Le secteur des entreprises est trop peu impliqué dans le monde des idées. Il n’y fait pas suffisamment valoir ses alternatives. Faut-il y voir un lien avec le fait que nos élites économiques sont issues du moule public ?

(1) J Micklethwait, A Wooldridge, The Fourth Revolution : the Global Race to Reinvent the State, Penguin, 2014

(2) J Campbell, OK Pedersen, The National Origins of Policy Ideas, Princeton, 2014

A lire en ligne : http://www.lopinion.fr/edition/economie/erwan-noan-secu-marche-idees-est-il-verrouille-116776?utm_source=googleplus

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