Suite de la correspondance, commencée ici et

Cher John,

Merci pour votre réponse – votre comparaison entre François Fillon et le pudding était pour le moins cocasse !

Que de bouleversements depuis votre message ! Nous le savons maintenant : François Hollande ne sera pas candidat ; et il ne sera donc plus président. Je ne vais pas me cacher derrière de faux semblants : quelle bonne nouvelle ! Vous l’avez écrit vous même, son mandat fut un désastre. Voilà maintenant que la compétition présidentielle prend un tour radicalement nouveau et stimulant : nous pourrions bien avoir un vrai débat, une vraie alternative entre une droite et une gauche qui assument respectivement leurs différences. J’ai écrit ailleurs pourquoi à mon sens cette nouvelle configuration nuirait au Front National et à Emmanuel Macron.

J’aurais bien accepté votre proposition de ne pas revenir une nouvelle fois sur les divergences entre la Droite et la Gauche que votre plume (avouez-le) à tendance parfois à caricaturer ; mais il me semble que c’est une nouvelle fois nécessaire. Au moins afin de vous expliquer pourquoi, à mon sens, votre analyse de l’élection de François Fillon n’est pas exacte. Vous vous trompez sur ce qu’est la Droite et donc, je crois, sur ce que les électeurs recherchaient dans cette primaire des 20 et 27 novembre derniers.

La Droite, ce n’est pas cette obsession pour un retour à la tradition que vous décrivez. Ses électeurs ne sont pas non plus des citoyens obsédés par l’altérité et la peur du changement. On peut trouver ces motivations, mais on les trouve aussi à Gauche : il y a-t-il plus conservateur qu’un syndicat français ? Et que dire des sorties récentes de Jean-Luc Mélenchon contre l’immigration ?

Les électeurs de droite ont recherché dans cette primaire un candidat qui incarne leurs valeurs. Celles-ci sont, peut-être, au nombre de trois :

– l’autorité, ce qui implique par exemple cette demande de respect des règles, cette intransigeance avec la violation des lois, cette attente d’un gouvernement clair et stable

– la transmission, ce qui implique, selon les individus et à des degrés variables : l’éducation, la famille, la Nation et, pour certains, la religion. Cela n’est pas du traditionalisme (notion qui relève plus de l’extrême droite « traditionnelle » et non plus tant du FN de Marine Le Pen), mais une préoccupation pour la transmission à travers les générations. Il faut relire les textes passionnants d’Alain Finkielkraut et d’Antoine Compagnon sur les Antimodernes, qu’il serait bien caricatural de classer systématiquement à droite

– la liberté économique, ce qui passe aujourd’hui par un recul de l’ogre administratico-fiscal. Ce dernier volet s’articule autour de différentes notion, comme la valorisation du travail (ce « trésor » que vantait Jean de la Fontaine et que la Gauche a été amenée, récemment, a considéré comme une abomination), de la libre entreprise, etc.

Ils ont trouvé la bonne synthèse dans le programme et la personne de François Fillon. Je crois qu’au fond, ils avaient éliminé dès le début Alain Juppé : son succès sondagier était une incongruité électorale. Il s’expliquait par le rejet de Nicolas Sarkozy. Dès que les électeurs ont perçu qu’un autre candidat marqué sur les valeurs de droite pouvait l’emporter ou à tout le moins réussir, ils se sont rués vers lui.

Au final, vous utilisez le mot « conservateur » comme s’il s’agissait d’une insulte – et à tout le moins dans un sens péjoratif. Mais vous n’ignorez pas qu’il existe une grande tradition intellectuelle qui se revendique de cette notion très noble au demeurant. Il y a de quoi tirer une grande fierté d’être « conservateur » dans ce sens (lisez tous les livres récents sur le sujet !)

Le conservatisme n’est d’ailleurs pas incompatible avec la modernité : David Cameron, par exemple, est un leader « conservateur » et dans le même temps très « moderne ». Vous n’ignorez pas non plus, j’en suis sûr, que c’est une doctrine en mouvement. Restons sur l’exemple britannique : le tournant que Theresa May est en train de faire prendre aux Tories les éloigne du conservatisme de son prédécesseur.

Au demeurant, vous semblez oublier que la Gauche, si généreuse et soucieuse des individus selon vous, c’est aussi celle qui pleurniche alors que disparaît enfin l’un des pires dictateurs du 20e siècle, en la personne de Fidel Castro. Que c’est elle qui, avec Jean-Luc Mélenchon, avait salué en Chavez « l’idéal inépuisable de l’espérance humaniste », lui dont la politique fait ressurgir les boat people remplis de Vénézuélien qui fuient la famine et la dictature de son successeur. Vous oubliez aussi que si le capitalisme n’est pas parfait, il a apporté la prospérité à des milliards d’individus, là où la mise en œuvre de l’idéologie socialiste a systématiquement (j’insiste, il n’y a pas d’exception) conduit à la misère des peuples et l’oppression des libertés.

Bref, vous caricaturez un peu trop. Notamment le programme de Fillon.

Cela m’amène à m’interroger sur l’avenir de la Gauche en 2017. Soyons clairs : elle est très mal barrée. Dans un monde occidental clairement tourné vers sa droite, le contexte n’est pas porteur. La situation en France et le chaos dans lequel s’achève ce mandat de François Hollande ne renforcent pas la Gauche.

Une première piste serait d’occuper le créneau libéré à l’opposé de François Fillon : progressiste sur les questions sociétales et gauchiste sur l’économie. C’est la voie qu’avait dessiné François Hollande depuis des mois (« je suis le protecteur du modèle social français contre les méchants de Droite »). Je prends le pari que Manuel Valls prendra le relais, en ayant pour lui d’incarner l’autorité (l’autoritarisme disent beaucoup de gens à gauche à son sujet), retenant un peu la fuite vers la droite.

Pour autant, ce ne sera que de la stratégie électoraliste (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit vouée à l’échec) : la gauche n’a plus de logiciel intellectuel. Elle n’a plus de pensée cohérente et structurée. Elle gouverne à vue d’œil et ne défend plus de vision de société globale, pensée, profonde (à l’inverse, le conservatisme a fait ce travail ces dernières années). Elle est devenue multiculturaliste, jusqu’à la compromission et surtout sans avoir pleinement conscience des enjeux que cette évolution recouvraient. Aux Etats-Unis, Bernie Sanders l’a très justement dénoncé récemment (il est d’ailleurs très intéressant de suivre ce qui se passe outre-Atlantique et outre-Manche pour réfléchir à reconstruire une gauche). En Grande-Bretagne, on se demande même si elle a encore un futur ! Elle a perdu ses repères économiques et ne sait plus bien où elle en est ; comment la critiquer : qui peut s’y retrouver quand Emmanuel Macron et Arnaud Montebourg servent la même politique !

Ne vous inquiétez pas pour François Fillon, ni de lui. Si j’étais à votre place, je serais inquiet pour la Gauche car à vous lire, je comprends que vous avez vous-même intégré que votre choix se fera entre le candidat de droite et du FN…

Pour (re)lire la précédente lettre de John Palacin, plume de gauche, cliquez ici.

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