À l’issue du dernier débat de la primaire et du centre entre François Fillon et Alain Juppé, trois questions ont été posées à notre jury.

1. Qui est le gagnant selon vous?

2. Quel a été le moment fort de ce débat?

3. Comment avez-vous jugé dans sa globalité ce dernier débat?

(…)

Erwan Le Noan, conseiller à la Fondapol

«Un combat d’arbitrages technocratiques»

1. François Fillon a, une nouvelle fois, été le plus clair et le plus pédagogique: ses propos étaient compréhensibles par tous, concrets et illustrés. Il a pu rassurer en déminant certaines polémiques. Sa force est que l’ensemble du débat s’est organisé autour de ses propositions: fonctionnaires, temps de travail, santé… C’est son programme qui a fait la structure des échanges et cela lui est clairement favorable car il répond aux «canons» de l’électeur de droite sur des points importants: réforme de la fonction publique, réduction de la fiscalité des entreprises, etc. Il l’a dit, il a remporté une «victoire idéologique» et elle est très claire.

Alain Juppé n’a pas démérité. Pour autant, il a révélé deux faiblesses. La première, c’est que son expression – appuyée sur des notes qu’il regardait beaucoup, était outrageusement complexe: il faut souhaiter que les téléspectateurs aien été bien éveillés pour suivre ses démonstrations au vocabulaire technocratique (sur la santé dans «l’espace rural», la démonstration sur la mutualisation des «frais de structure» était bien compliquée par exemple…). La seconde faiblesse, c’est que tout au long de la soirée, Alain Juppé a été obligé de se positionner en fonction des propositions de son adversaire et souvent probablement à sa défaveur car il était contraint de montrer les nuances qui le distinguent de François Fillon, c’est-à-dire en somme à critiquer un programme aux marqueurs clairement «de droite».

2. Il y a eu au moins 3 moments plus importants que les autres dans une émission globalement plate.

Le premier moment important, c’est quand, sur le sujet du temps de travail des fonctionnaires, François Fillon a dit très clairement qu’il «n’accepte que qu’on dise à l’avance que’c’est impossible’». Ce faisant, il a adressé une critique forte à Alain Juppé, lui reprochant implicitement d’avoir renoncé à réformer, par défaitisme, avant même d’être au pouvoir. Dans le même temps, il a adressé un message et un appel clairs aux électeurs de droite qui sont exaspérés de l’impuissance politique.

Le deuxième moment important était la phrase d’introduction d’Alain Juppé: s’il a été plus modéré que cette semaine (pendant laquelle il avait adopté un ton d’une rare agressivité), il a essayé de cliver immédiatement. Pendant tout le reste du débat, il a également cherché les points de confrontation, plutôt en vain. Cette stratégie est contre-productive car elle est contradictoire avec le positionnement de rassembleur qu’il a voulu adopter pendant sa longue campagne: il se dit consensuel mais divise son propre camp! En outre, elle facilite la tâche de François Fillon puisqu’en filigrane, la principale critique qui lui est adressée c’est d’être «de droite» et trop ambitieux sur ses propositions…

Le dernier moment important, à mon sens, était celui sur la réforme institutionnelle, parce qu’il était involontairement illustratif parmi d’autres du décalage qui semble exister entre Alain Juppé et l’électorat de droite. Le maire de Bordeaux a expliqué que, selon lui, la réduction du nombre de parlementaires n’était pas prioritaire; il a envoyé ainsi un message en inadéquation totale avec la perception des électeurs, car ceux-ci sont exaspérés par les responsables politiques et attendent, justement, que leurs élus soient impliqués et affectés eux aussi par des réformes structurelles.

3. Ce débat était globalement ennuyeux: les sujets étaient compliqués, leur traitement technique. Nous avons eu droit à un combat d’arbitrages technocratiques, une confrontation de programmes mais pas de projets. Aucune vision ne se dégage clairement de ces longs échanges et c’est dommage car si François Fillon a clairement gagné une bataille idéologique, promettre «du sang et des larmes» ne suffira pas pour gagner un mandat; il faut encore proposer un projet qui porte les Français vers 2020 ou 2030. Il faut donner du sens aux efforts qu’on leur demande.

On pourra regretter que des thèmes plus prospectifs n’aient pas été abordés: l’Europe, l’environnement, l’économie numérique, l’État au 21e siècle et la façon dont tous ces sujets doivent conduire à revoir (ou non) nos manières de penser et d’agir.

Au final, il est probable que ce débat n’aura pas été décisif.

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