Mon papier publié sur Forbes.fr

La victoire de Donald Trump a été sans appel le 8 novembre : 290 « grands électeurs » contre 232 pour sa rivale Démocrate. C’est même un succès historique pour les Républicains qui raflent la présidence, les deux chambres du Congrès (Sénat et Chambre des Représentants) ainsi qu’une majorité de Gouverneurs. Le système électoral américain est ainsi fait que le candidat milliardaire a gagné le pays en remportant les fameux « swing states », ces Etats où l’électorat fluctue d’un camp à l’autre.

Beaucoup a été écrit, sur cette révolte des « pitoyables » (deplorables en anglais), comme les avait qualifiés Hillary Clinton, désignant ceux qui votent Républicains. La dimension politique a été beaucoup discutée, mais ces résultats s’expliquent aussi en grande partie par l’économie. Comprendre ce sursaut électoral est important : toute proportion gardée, il donne des informations intéressantes sur l’état des sociétés et économies occidentales.

L’électorat de Donald Trump s’est trouvé principalement dans les terres, entre les deux côtes, et au sud des Etats-Unis (i) : il a rassemblé le vote des hommes (53 %), blancs (58 %), plutôt âgés (53 % au-delà de 45 ans), plutôt peu ou pas diplômés (au-delà de 50 %). Ces dimensions sociologiques sont désormais bien connues. Deux autres éléments méritent d’être relevés :

(1) Donald Trump a recueilli une majorité du vote des Américains qui vivent dans les petites villes ou à la campagne (62 %)

Dans ces zones géographiques, les électeurs ont parfois l’impression d’être les perdants de l’époque contemporaine : trop éloignés de la mondialisation pour en bénéficier directement, trop éloignés aussi des centres-villes pour attirer l’attention (c’est la thèse de Christophe Guilluy par exemple).

Pour comparaison, en France, la Fondapol vient de publier une étude passionnante qui montre comment le vote rural et agricole bascule vers le FN (lire ici). En Suisse aussi, la division entre politique entre la ville et les campagnes se fait plus grande (voir ici). Une scission semblable s’observait dans les résultats du Brexit (voir ici).

(2) L’électorat de Donald Trump vient des classes moyennes, plus que des « pauvres »

Les plus pauvres n’ont pas voté pour Donald Trump, mais majoritairement pour Hillary Clinton. Par contre, les Américains dont les revenus oscillent entre 50 000 et 100 000 dollars sont ceux qui ont le plus voté pour le candidat Républicain (50 % en sa faveur, contre 46 % pour la candidate Démocrate).

Ce résultat électoral s’explique par un graphique, qui a été produit par un économiste d’origine serbe Branko Milanovic. On l’a surnommé le graphique de l’éléphant (avec un peu d’imagination, on peut voir l’animal se dessiner en creux)

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Source : Branko Milanovic, VoxEU]

Ce graphique montre l’évolution des revenus entre 1998 et 2008 dans le monde (120 pays). Ces conclusions sont très nettes sur les effets de la mondialisation

– elle a bénéficié clairement aux plus pauvres, qui sont massivement sortis de la misère (en valeur absolue et relative). Le grand dynamisme de l’économie internationale a ainsi profité par exemple aux Asiatiques, principalement les Chinois et les Indiens ;

– elle a également été positive pour les plus riches, qui sont les 1 % les plus favorisés de la planète (toute personne qui gagne plus de 45 000 dollars par an à travers le monde)

elle a le moins bénéficié aux classes moyennes des pays occidentaux.

Cette dernière conclusion est capitale pour comprendre le contexte électoral occidental. Ce n’est pas un hasard si les classes moyennes ont voté pour Donald Trump : elles sont, non les perdantes, mais les plus petits bénéficiaires des transformations économiques des 20 ou 30 dernières années. Cela explique qu’elles expriment, en France notamment, leur « peur du déclassement » (ii). Dans un monde qui évolue rapidement, les bouleversements économiques constituent des menaces : chacun sait ce qu’il risque de perdre mais peu perçoivent ce qu’ils pourraient gagner.

L’inquiétude économique nourrit donc l’angoisse électorale et la colère civique (iii). C’est ce qu’expriment d’ailleurs les Français dans les enquêtes d’opinion les plus récentes : pour 64 % d’entre eux, l’économie doit ainsi être le sujet prioritaire de 2017 (sondage ELABE, septembre 2016). Pour répondre à cet extraordinaire défi démocratique, la question économique sera donc un enjeu clé de la prochaine élection présidentielle.

 

(i) Source New York Times

(ii) Voir le livre, déjà ancien, d’Eric Maurin (lien) ou celui, plus récent, de Louis Chauvel (lien)

(iii) A cela se greffent des interrogations identitaires, qui traversent elles aussi le monde occidental. La France a eu son débat sur l’ « identité nationale ». L’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont interrogées sur le multiculturalisme. Même les Etats-Unis ont questionné leur identité (voir le livre de Samuel Huntington sur le sujet).

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