Suite de la correspondance, commencée ici

TOUT AU LONG DES MOIS QUI NOUS SÉPARENT DE L’ÉLECTION SUPRÊME, DEUX SCIENCES PO VONT ENTRETENIR UNE CORRESPONDANCE POLITIQUE HEBDOMADAIRE : ERWAN LE NOAN, CONSULTANT ET BLOGUEUR ENGAGÉ POUR UNE ÉCONOMIE LIBÉRALE, ET JOHN PALACIN, ANCIEN CONSEILLER D’ARNAUD MONTEBOURG, AUJOURD’HUI CONSEILLER RÉGIONAL DE LANGUEDOC ROUSSILLON MIDI PYRÉNÉES.

Cher John,

Merci beaucoup pour votre réponse. Bonne nouvelle pour le débat : je suis assez largement en désaccord avec vos principaux arguments ! Il y a au moins 4 points sur lesquels je voudrais revenir.

1. Sur la différence entre la Droite et la Gauche : la Droite place l’individu au cœur de sa réflexion, pas la Gauche

La citation de Deleuze[1] que vous rapportez est intéressante… uniquement si on la comprend comme une différence de raisonnement intellectuel : personne n’est assez caricatural pour croire que les « gens de Droite » n’ont pas d’idéaux et ne veulent pas, eux aussi, bâtir un monde meilleur (reconnaissons aux uns et aux autres la sincérité et la générosité de leurs convictions) !

Il est vrai qu’en ce qui concerne la structuration de la pensée, d’un point de vue méthodologique,  les raisonnements sont radicalement différents entre la Gauche et la Droite. Vous avez raison, la Gauche française pense d’abord la société : elle est profondément holiste et ne conçoit les individus qu’en ce qu’ils s’enchâssent dans des raisonnements de groupe. Lorsqu’elle pense la diversité par exemple, ce n’est que du point de vue du groupe (groupe mémoriel, groupe géographique, etc.). La Droite, à l’inverse, place l’individu au centre de sa réflexion : elle est structurellement individualiste[2] ; non par égocentrisme ni manque d’intérêt pour les autres, mais parce qu’elle porte en elle la défense de la liberté individuelle et qu’elle considère que l’individu est la base sur laquelle construire les politiques et un monde plus conforme à ses idéaux.

Cette démarche méthodologique, qui place l’individu en premier, et cette relation aux inégalités que j’évoquais dans mon précédent message, me semblent d’ailleurs être communs à toutes les droites : la droite libérale (qui défend des idées parfois qualifiées de « progressistes ») comme conservatrice (notamment catholique, qui défend une vision de l’individu qui lui tient à cœur).

En ce sens, il ne me semble pas tout à fait exact d’affirmer que la Droite ne se positionne qu’en fonction des idéaux de la Gauche. Il existe, à travers le monde occidental et en France, des mouvements de droite riches, forts et structurés intellectuellement. Certains d’entre eux portent par exemple une attention toute particulière aux questions sociales : c’est le cas du « conservatisme compassionnel », qui a motivé une ligne politique influente aux Etats-Unis et à laquelle on pourrait rattacher la Big Society de David Cameron (avec Phillip Blond) ; ou le « counscious capitalism » qui défend une économie de marché soucieuse de bénéficier aux individus et à l’environnement… Dans un genre très différent, il faut reconnaître à la « Manif pour tous » d’être structurée intellectuellement également ! Les uns comme les autres défendent une vision du monde et de la société.

Bref, ce qui nous sépare, ce ne sont pas les objectifs que vous présentez mais les moyens d’y parvenir. A Gauche, implicitement, vous acceptez de sacrifier l’individu sur l’autel d’objectifs qui lui seraient supérieurs (c’est pour cela qu’en France le libéralisme de gauche est une incongruité). A Droite, l’individu reste premier, libre et responsable : dans une version optimiste pour les libéraux, dans une version plus inquiète pour les conservateurs[3].

2. Sur le retour aux années 1930 : la démocratie est fragilisée, mais aujourd’hui par l’Etat-Providence et la xénophobie protectionniste

Vous vous inquiétez, dans votre message, d’un retour aux années 1930. Je me méfie des comparaisons rapides (les ligues ne marchent pas contre le Parlement et la xénophobie qui s’exprime honteusement n’a rien à voir, fort heureusement, avec la haine et le déchainement antisémites de l’époque). Mais si vous voulez dénoncer l’ambiance politique délétère, je vous rejoins. En France, aux Etats-Unis, en Europe de l’Est, à travers tout le monde occidental, on sent bien cette ligne de force qui oscille entre populisme et autoritarisme et qui fragilise à certains égards la vie démocratique.

Vous dénoncez le rejet de l’immigration. Je suis d’accord là aussi. Vous ne vous attardez pas sur les raisons de ce malaise mais je voudrais m’y arrêter : c’est la faute de l’Etat Providence. Conçu pour un modèle industriel des 30 Glorieuses, il s’est retrouvé incapable de s’adapter à l’époque de l’économie mondialisée, englué dans des mécanismes dépassés (je vous arrête tout de suite : je ne dis pas « la protection sociale » est désuète, mais « le modèle d’Etat Providence centralisé, redistributeur, impotent est dépassé »). Incapable de donner des perspectives à ses citoyens, il a conduit ceux-ci à se replier (fort logiquement) sur ce qu’ils ont. Quand on a l’impression que le gâteau ne grandit plus, soit on tranche des parts plus fines, soit on restreint le nombre de convives… Dans tous les cas, on se replie.

Vous oubliez par ailleurs un autre volet du malaise démocratique, qui relève du même rejet de l’étranger : le discours anti-Europe, anti-mondialisation (la « démondialisation » que certains défendent à Gauche), anti-commerce international. Je ne vois pas bien en quoi il serait honteux de rejeter une personne parce qu’étrangère et honorable de refuser un produit parce que venant d’un autre pays. Le protectionnisme qui est défendu par certains, c’est de la xénophobie commerciale.

3. Sur la fragilisation de la société : l’enjeu qui se pose à travers les débats sur l’identité nationale ou les inégalités, c’est la cohésion nationale

A juste titre, vous dénoncez « cette France que l’on a oubliée ». Je vous rejoins. Je connais plutôt bien quelques régions rurales, je suis depuis longtemps investi dans des associations « de banlieues » difficiles : il y a toute une partie du pays qui est ignorée et où monte une colère.

Cette grogne sociale et politique est très inquiétante. On l’a peu relevé, mais j’ai trouvé incroyable de violence symbolique que Manuel Valls soit conspué lorsqu’il s’est rendu à Nice, quelques jours après l’attentat du 14 juillet. Cela fait longtemps que la colère couve : à cet égard, des « Bonnets rouges » aux « Zadistes » en passant par « Nuit Debout » et « La Manif pour tous », François Hollande n’a pas vraiment apaisé la société…

Ces mouvements montrent que l’enjeu de notre société, c’est bien celui de son unité. Deux débats le révèlent parfaitement : le premier c’est celui sur les inégalités, le second celui sur l’ « identité nationale ». L’un et l’autre ne sont en réalité que les deux faces d’une même pièce car les deux posent les mêmes questions : qu’est-ce qui nous réunit collectivement ? quels sont les comportements (économiques / fiscaux ; sociaux / culturels ou religieux) que nous ne jugeons pas acceptables, car ils nous semblent être une manifestation d’une volonté de s’extraire du consensus national ? L’enjeu est capital car, comme l’écrivait assez justement Pierre Manent en 2006[4], il n’existe pas à ce jour de meilleur cadre que la Nation pour faire exister la démocratie et elle a besoin de cohésion pour survivre.

Reste à savoir comment on y parvient : par la redistribution statique pour assurer la cohésion dans l’égalité (la voie de gauche) ; ou la mobilité, quitte à accepter les inégalités (mais non les injustices ; la voie de droite).

4. Sur les programmes de la Droite : enfin un peu libéraux, mais sans souffle !

Vous avez choisi de caricaturer les programmes de Droite, je le comprends et cela donne un peu de piment ! Vous retombez dans le travers de la Gauche qui n’évalue la qualité d’une politique qu’à travers le montant de dépense publique qui lui est accordée (« plus de postes », « plus de dépenses », etc.). Pour ma part, je prends le pari qu’il est possible d’inventer de meilleurs services publics en dépensant mieux (et moins), en créant de nouvelles interventions plus fluides[5], par exemple en faisant appel au privé (même Terra Nova l’a proposé !).

Vous vous trompez par ailleurs sur un point de constat : la Droite n’a pas été libérale ces dernières années (cf. l’augmentation de la fiscalité, de la dépense publique, des réglementations, etc.). Au contraire, elle a trop longtemps été keynésienne ; comme l’est d’ailleurs Donald Trump. Avez-vous entendu son premier discours, à peine élu ? Il a promis des grands travaux et des investissements d’infrastructures, digne héritier sur ce plan de Roosevelt !

Pour autant, vous avez raison, la Droite ne s’est pas suffisamment renouvelée. Elle défend des programmes faits d’arbitrages technocratiques dont il ne se dégage pas une vision complète pour la société de demain. Elle n’a pas encore complètement pensé cette société qui sera, indéniablement, traversée par une économie de marché toujours plus forte (l’économie collaborative en est la preuve). Le résultat en est qu’elle propose des efforts et des mesures techniques sans leur donner de sens très clair. A cet égard, l’avantage majeur de la Droite sur la Gauche est qu’au moins, elle a un programme.

[1] « Etre de gauche c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse »
[2] Ayn Rand aurait dit, d’un point de vue méthodologique à nouveau, « égoïste »
[3] Le conservatisme est d’ailleurs à la mode éditoriale : Jean-Philippe Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme, Les Belles Lettres 2016 ; Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur, L’Artilleur, 2016
[4] Pierre Manent, La raison des nations, Gallimard, 2006
[5] Je me permets de vous renvoyer à ce rapport de la Fondation Croissance : Public-privé, balles neuves

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