Atlantico : Ce dimanche, Nicolas Sarkozy tient un grand meeting au Zénith de Paris dont le sujet principal sera le déclassement, terme utilisé par un certain nombre de personnalités politiques dans leurs discours. A quoi le déclassement correspond-il exactement ? Quelle(s) réalité(s) ce terme recouvre-t-il ? Quelle proportion de la population française serait touchée par le déclassement ?

Erwan Le Noan : En France, le déclassement est un phénomène documenté depuis plusieurs années maintenant. Au-delà de sa réalité même, ce qui importe le plus, c’est la « peur du déclassement » qui marque notre société : un Français sur deux estime que sa situation est moins bonne que celle de ses parents, et 6 sur 10 estiment que ce sera encore pire pour leurs enfants. Comment voulez-vous bâtir un avenir positif si les gens ont une vision aussi pessimiste de leur situation ?

Face à ce constat, il y a deux types de réponses : celles qui ricanent et se moquent de ce sentiment, en remarquant que la situation matérielle des Français d’aujourd’hui est incomparablement meilleure qu’auparavant (ce qui est vrai) ; et celles qui considèrent que, quelle que soit la réalité de cette peur, elle doit trouver une réponse politique. Nicolas Sarkozy a tout à fait raison d’aborder ce sujet : il est crucial pour l’élection, mais aussi pour l’avenir de notre démocratie car aucun régime politique démocratique ne tient bien sans des classes moyennes sereines.

Le phénomène du déclassement est très souvent analysé sous le seul prisme de la baisse des revenus. Pourquoi n’est-ce pas suffisant pour expliquer ce phénomène ? Quels sont les autres éléments à prendre en compte pour pouvoir appréhender le déclassement dans sa globalité ?

Erwan Le Noan : La première évaluation du déclassement consiste effectivement à constater que la génération suivante vit moins bien, en termes financiers, que la génération précédente. C’est une mesure objective et identifiable. Mais elle ne recouvre pas tout : on sent bien que dans notre société, comme dans toutes les sociétés occidentales contemporaines, le déclassement est aussi un phénomène culturel. C’est un ressenti, une impression d’être remis en cause dans ses fondements. La mondialisation l’illustre assez clairement : durant les Trente Glorieuses, l’ouvrier français était clairement embarqué dans un mouvement économique de croissance, qui forgeait une identité sociale forte ; aujourd’hui, au mieux il stagne, au pire son industrie est en crise profonde, et il voit à l’inverse ses concurrents asiatiques ou africains qui, eux, sont en pleine ascension… 

Parmi les éléments permettant d’expliquer et de comprendre le phénomène du déclassement, ne pourrait-on pas considérer l’absence de perspectives du fait du ralentissement/ de l’arrêt de la mobilité sociale comme étant le plus angoissant pour les individus, et donc celui qui alimente le plus ce sentiment de déclassement ? Dans quelle mesure les personnalités politiques s’emparent-elles de cette peur ?

Erwan Le Noan : Des rapports récents viennent encore de le rappeler : la France est l’un des pays où le système éducatif est le plus inégalitaires de tous les pays développés. L’ascension sociale par l’école n’est pas permise, sauf exception, et sauf à avoir des parents qui détiennent le capital culturel (les enseignants) ou financier (les cadres) pour réussir. Sur le marché du travail, le chômage est endémique depuis des décennies : sur les 166 trimestres qui nous séparent de janvier 1975, il a été supérieur à 8% pendant 102 (25,5 ans) et à 9% pendant 48 (soit 12 ans). C’est une catastrophe. A cela, il faut ajouter la croissance, nulle… Aucune chance de créer de nouvelles opportunités. La mobilité en masse n’est donc possible ni par l’école, ni par le marché du travail, ni par l’entreprise. Il ne reste que l’héritage ou le copinage.

Dans ce contexte sclérosé, vous savez que, dès le départ, les dés sont pipés. Vous savez aussi que vous êtes assigné à vie à votre position sociale (ou presque) et vos enfants aussi. Vous savez enfin que si une réforme vous affecte, vous risquez d’être une victime sans alternative positive. Il y a de quoi alimenter des peurs légitimes !

La question politique est de savoir comment on y répond. La première piste, c’est de redistribuer pour assurer que les Français soient peut-être déprimés, mais au moins à égalité :c’est le socialisme. Une deuxième piste consiste à prétendre qu’on va réussir à vivre isolés du monde et de ses défis : c’est le nationalisme frontiste. Une dernière piste considère qu’il faut rétablir une dynamique forte, de mobilité sociale et d’enrichissement : c’est la voie libérale.

Comment expliquer qu’aujourd’hui, certains revenus, sans avoir subi de baisse significative au cours des dernières années/dernières décennies, ne permettent plus de vivre au sein de grandes villes comme Paris ? Quel effet ce déclassement de nature territoriale produit-il ?

Erwan Le Noan : L’Insee a montré que les dépenses « contraintes », comme le logement, ont pris une part croissante dans le budget des Français. Cela s’explique certainement en partie par l’inflation des prix de l’immobilier, particulièrement intense. Dans ce contexte, pour retrouver une respiration financière, vous êtes obligé de quitter les zones les plus chères.

http://www.atlantico.fr/decryptage/attention-bombe-politique-cette-france-petrifiee-crainte-et-realite-declassement-julien-damon-erwan-noan-2843854.html

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