Voici le texte d’un papier publié dans L’Opinion le 24 juin (à lire sur le site de L’Opinion également)

Quelques sondages en berne et c’est le drame : à en croire l’effervescence éditoriale, voilà Alain Juppé prêt à entrer dans la catégorie des espoirs présidentiels déchus (y retourner, sifflent les vipères). Pour éviter que le message ne s’instille dans l’opinion publique, ses soutiens font le tour des médias pour répéter le leur : l’ancien Premier ministre reste stratosphériquement haut et les oscillations enregistrées ne sont que de l’écume.

Pour autant, si l’on essaie de poursuivre l’analogie concurrentielle commencée déjà dans ces colonnes, il n’est pas impossible que le clan Juppé se trompe de stratégie. Dans cette primaire, son positionnement est, profondément, celui du milieu de gamme centriste : audacieux, mais pas trop ; autoritaire, mais pas trop ; réformateur, mais pas trop ; de droite, mais pas trop. L’ancien Premier ministre l’a déclaré récemment : il ne veut pas « casser la baraque ».

Le propre des marques « milieu de gamme » est généralement de connaître des turbulences dès lors qu’apparaissent d’autres offres, plus radicales, plus clairement identifiées

Ce choix stratégique correspond probablement à l’identité même d’un responsable politique dont l’expérience le porte vers la modération : il a affronté des mouvements sociaux brutaux en 1995 et il est élu d’une ville dont la sociologie inspire l’équilibre, l’obligeant certainement à concilier avec des considérations électorales moins abruptement marquées à droite (en 2007, année de victoire sarkozyste, il est battu par le PS aux élections législatives). Reste à savoir si cette ligne politique a, en tant que telle, une chance de prospérer dans le contexte de la primaire.

Stratégie de conquête. Un premier sujet de doute vient du ciblage électoral qui découle de cette stratégie de conquête. Le pari du maire de Bordeaux, qui consiste à vouloir dépasser les clivages partisans et viser au-delà des Républicains pour rassembler largement et ainsi s’imposer dans son camp, fait l’impasse sur une réalité : pour gagner des parts de marché, il faut d’abord miser sur sa clientèle « cœur de cible » avant de partir à la conquête de nouveaux objectifs. Dit autrement : une élection se gagne en rassemblant d’abord l’électorat de son camp puis en allant au centre – et non l’inverse.

Une seconde source d’interrogation vient de la capacité à tenir un tel positionnement dans le marché concurrentiel qui s’ouvrira en septembre (quand commencera vraiment la campagne de la primaire). Car le propre des marques « milieu de gamme » est généralement de connaître des turbulences dès lors qu’apparaissent d’autres offres, plus radicales, plus clairement identifiées. C’est le pari de Nicolas Sarkozy (qui prend, lui, le risque de s’enfermer sur un marché « de niche » qui rendra difficile la conquête d’une clientèle plus large).

Rien ne dit qu’Alain Juppé perdra ; l’élection est encore loin ! Mais dans un contexte d’électorat radicalisé, le positionnement stratégique qu’il a choisi aurait besoin de s’inscrire sur des fondamentaux plus solides. La marque « Juppé », objet à l’image parfois floue, pourra-t-elle résister à l’offensive de la marque « Sarkozy », beaucoup plus clairement marquée ?

Erwan Le Noan est consultant, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique

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