Voici le texte que j’ai publié le 22 avril dans L’Opinion (lire ici) : La «Big society» ou comment réinventer l’Etat dans un monde nouveau

13015505_10102350995083807_5878692661882247762_nLorsqu’il faisait campagne pour devenir Premier ministre en 2010, David Cameron vantait la « Big Society ». Le projet, nourri des réflexions de Phillip Blond (auteur hétérodoxe qui se qualifie lui-même de « conservateur rouge »), des travaux du think tank Policy exchange et héritier du « conservatisme compassionnel » américain, proposait de révolutionner l’Etat pour construire une société forte, qui assumerait les responsabilités et développerait les initiatives dont elle avait été privées trop longtemps par une administration omnipotente.

Six ans après les discours prometteurs, le bilan est partagé : dans les faits, quelques secteurs ont effectivement été bouleversés, mais pas tous.

La première politique publique que David Cameron a réinventée, sous l’impulsion de son ministre Michael Gove, c’est l’éducation. Le système scolaire a été révolutionné par la création de « free schools », des établissements gérés par des associations de parents ou des organismes caritatifs, et celle des « academies », établissements autonomes (ils décident de leur programme, du recrutement des enseignants, des rythmes scolaires), dont le modèle sera généralisé à l’ensemble du Royaume d’ici 2022. Le fossé est abyssal avec l’Education nationale française qui entend réglementer uniformément la vie des élèves, suscitant des polémiques absconses pour savoir s’il vaut mieux finir les classes à 15 h 45 plutôt que 16 heures !

L’action sociale réinventée. Un deuxième exemple particulièrement significatif est celui de l’action sociale. Parmi la floraison d’initiatives, les « social impact bonds » ont retenu l’attention du monde entier : ces instruments financiers innovants font intervenir le secteur privé au soutien de politiques sociales révolutionnaires et (car ?) efficaces. Là aussi, la Manche semble séparer profondément Londres de Paris…

Même imparfaitement réalité, il transmet un enseignement pour la France : la réforme ne peut se passer de vision politique. Pour changer un pays, il faut le projeter dans l’avenir

Une dernière illustration peut se trouver dans la façon dont les Tories ont contribué à redéfinir les modalités de l’intervention publique, en proposant un Etat dont le rôle est d’être un facilitateur (« government as a platform ») et non plus un pesant organisme de contrôle : sa mission est d’organiser les collaborations pour que public et privé fournissent les meilleurs services aux citoyens. Comme l’explique Eudoxe Denis (1), la Big Society était portée par trois principes : la décentralisation et la subsidiarité d’abord, la participation ensuite, l’ouverture et le partenariat enfin.

Le projet de Big Society avait une faiblesse : celui de sa mise en œuvre dans un contexte de rigueur budgétaire. Il fixait un cap, mais pas une méthode. Pour autant, le projet a fait son chemin. Même imparfaitement réalité, il transmet un enseignement pour la France : la réforme ne peut se passer de vision politique. Pour changer un pays, il faut le projeter dans l’avenir.

Loin de se limiter à un programme ou une fulgurance de marketing électoral, la Big Society proposait une nouvelle vision pour l’action publique. Elle apportait une réponse à une problématique commune à toutes les sociétés occidentales (2) : comment réinventer l’Etat dans un monde nouveau (3) ? Après l’Etat providence du XXe siècle, déchu faute d’avoir su s’adapter aux changements du monde, les Tories britanniques proposaient de construire un modèle politique et social pour le XXIe siècle, revalorisant l’initiative privée et organisant une intervention publique plus fluide.

Enumération peu stimulante d’arbitrages technocratiques. On est loin, très loin, des travaux des candidats à l’élection présidentielle française à droite – la gauche ayant visiblement renoncé à tout travail de réflexion prospective. Ceux-ci alignent des programmes, qui consistent généralement en une énumération peu stimulante d’arbitrages technocratiques : ici, on coupera les budgets, là on subventionnera un plus. Avant de les ouvrir, on sait déjà qu’on y trouvera une actualisation des meilleurs rapports administratifs des vingt dernières années. Alors qu’ils regardent souvent nos voisins d’outre-Manche avec condescendance ou agacement, ils devraient s’en inspirer pour constater que leur discours électoral pèche en amont et en aval de ces propositions.

A l’amont, parce qu’il ne ressort aucune vision de leurs listes programmatiques. Aucun ne nous dit où il souhaite nous emmener, l’horizon maximal étant la prochaine lettre de cadrage adressée à chaque ministère. Aucun n’aborde les sujets de l’avenir (l’automatisation, la révolution médicale, etc.), ni dessine la France de 2050. De ce fait, ils en restent accrochés à des débats immédiats, sans affronter les défis de demain.

A l’aval également car, si un débat s’est engagé autour de la méthode de mise en œuvre des réformes, le sujet en reste à ses prémisses, l’instrument législatif choisi ne précisant pas comment il permettra de surmonter les blocages administratifs et syndicaux.

La droite est presque assurée de remporter l’élection de 2017, tant le bilan de François Hollande est catastrophique. Si elle ne prépare pas mieux son quinquennat, en le portant par un projet pour la France, elle risque cependant d’échouer. En 2015, David Cameron a été réélu, alors que les commentateurs français s’attendaient avec délectation à ce qu’il échoue. C’est probablement parce que pendant cinq ans, il avait réformé en poursuivant un but, porté par une vision élaborée et décrite en amont de son élection. Il avait un cap. Quel contraste avec la navigation à l’aveugle de nos gouvernants !

(1) Eudoxe Denis : Royaume-Uni, l’autre modèle ? Institut de l’entreprise, 2014

(2) Voir l’excellent ouvrage de John Micklethwait et Adrian Wooldridge,The fourth revolution : the global race to reinvent the State, Penguin Press, 2015

(3) Frédéric Bedin, Renaud Denoix de Saint Mars, Erwan Le Noan, Public-Privé, une nouvelle démocratie émerge, l’Opinion, 28 janvier 2016

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