Mon papier dans Le Figaro du 5 novembre 2016

Raymond Aron raconte dans ses Mémoires que, lors d’une conférence, il avait expliqué que « la France fait de temps en temps une révolution, jamais de réformes » ; le général de Gaulle lui avait répliqué qu’en réalité « la France ne fait jamais de réformes que dans la foulée d’une révolution ». Dans la vision bonapartiste de la vie politique, c’est d’ailleurs un « homme providentiel » qui porte cet élan, paré d’une autorité naturelle suffisante pour faire taire les résistances. Près de soixante ans après la naissance de la Ve  République, la France semble attendre de nouveau son prochain épisode de sursaut : la tension politique monte, qui ne présage rien de bon pour la vitalité démocratique de notre pays.

Après avoir essayé en vain le « président normal », les Français semblent se lasser toujours plus de nos institutions. Ils sont une infime minorité à accorder leur confiance aux responsables politiques nationaux (9 % font crédit aux partis politiques, 25 % aux députés et et 30 % aux sénateurs, selon Ipsos en mai 2015). À tel point qu’aujourd’hui, près de sept Français sur dix seraient prêts à donner le gouvernement du pays à des experts, chargés de mettre en oeuvre les réformes, contre l’opposition publique (enquête Ifop d’octobre 2015). Dans le même temps, la quête d’autorité est toujours plus forte, et paradoxalement très marquée chez les sympathisants de gauche : 85 % considèrent que le pays « a besoin d’un vrai chef pour remettre de l’ordre » (+ 16 points au PS en un an, d’après Ipsos en mai 2015).

Ce cocktail de défiance des élites et de quête d’autorité n’est pas le signe d’une démocratie bien portante. La France apparaît perdue, à la recherche du personnage qui saura la brusquer jusque dans ses retranchements : les Français semblent tellement désespérés de changer qu’ils sont prêts à souhaiter qu’on les y force. Ce sentiment n’est probablement pas étranger au succès du Front national.

C’est que les dirigeants de droite comme de gauche mènent des politiques de gribouille, hésitant sur la voie à emprunter, n’en choisissant aucune. Ils ont renoncé à la croissance et se complaisent dans d’inefficaces politiques de redistribution : puisqu’ils sont convaincus que le gâteau ne croîtra plus, ils s’empressent d’en faire des parts plus petites par l’impôt et la redistribution, ou de limiter le nombre de convives, en multipliant les barrières et les rentes. En réalité, ils se précipitent dans une fuite qui consiste à tirer jusqu’à l’épuisement les idées périmées qui ont fatigué et ruiné notre pays depuis des décennies.

À ce jeu, le FN est nécessairement le principal gagnant, ayant seul la liberté de pousser jusqu’à l’extrême les logiques dépassées du monde d’hier. Par la même occasion, le FN procure à ses opposants des positionnements faciles : les uns jouent les bravaches, les autres se prétendent sages. Mais aucun ne brise les cadres qui nous étouffent.

Comme pétrifiés face au monde qui vient, les dirigeants des partis traditionnels restent figés. Ils se perdent en programmes de mesures détaillées ; mais aucun ne dessine de projet. Alors que la planète entière a changé sous tous ses aspects, aucun ne réinvente la politique. Alors que les Français leur réclament un changement radical, ils coursent les extrêmes. Alors qu’ils devraient réinventer le monde, ils laissent leur imagination s’enfermer dans des routines.

Le 28 décembre 1958, une semaine après avoir été élu président, de Gaulle s’adressa aux Français ; il se fit le défenseur d’une politique « de sévérité » , promettant d’emmener le pays « non certes à la facilité, mais à l’effort et au renouveau ». Dans un discours qui n’évoquait que l’économie, il proposait des ruptures radicales (on dirait aujourd’hui, à l’ère numérique, « disruptives »). Le gaullisme n’a aujourd’hui plus grand intérêt que celui de l’incantation, mais l’exemple de ce vieil homme revenu projeter la France dans un avenir totalement différent donne à réfléchir. Si elle veut reconquérir le pouvoir en 2017, la droite devrait s’en inspirer.

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