Lorsqu’une évolution économique d’ampleur se dessine en France, c’est naturellement vers l’État que l’on se tourne, comme s’il détenait la vérité et la prescience en matière de stratégie industrielle. Depuis quelques jours, le ministre de l’Économie est donc régulièrement interrogé sur l’opportunité de laisser SFR acquérir Bouygues Telecom. Emmanuel Macron, qui se félicitait pourtant il y a quelques semaines de la disparition du colbertisme, a clairement exprimé ses réserves dimanche: selon lui, passer de quatre opérateurs téléphoniques à trois pourrait se faire au détriment de l’investissement et de l’innovation.

Lorsqu’une évolution économique d’ampleur se dessine en France, c’est naturellement vers l’État que l’on se tourne, comme s’il détenait la vérité et la prescience en matière de stratégie industrielle.

Si l’analyse s’arrêtait là, elle serait un peu courte et artificielle: ce qui détermine le fonctionnement concurrentiel d’une économie, ce n’est pas le nombre de ses opérateurs. Il y a longtemps que cette condition «d’atomicité» de la concurrence «pure et parfaite» a été remise en cause par des auteurs célèbres comme Friedrich Hayek ou Israël Kirzner. Un duopole peut être efficace -voire même un monopole, comme le revendique Google-; à l’inverse, un oligopole peut s’endormir sur une rente préjudiciable -surtout s’il est protégé par la législation.

Ce qui importe, c’est le comportement des opérateurs et leurs incitations à être performants et innovants. La meilleure d’entre elles, c’est de garantir la plasticité de l’économie et la fluidité des rapports concurrentiels, pour assurer que les positions des uns sont sans cesse contestables par les autres.

Dans le secteur de la téléphonie, il existe un opérateur qui a ce rôle disruptif, empêchant les plus grands de s’assoupir: c’est Free, qui a dynamité les rentes et obligé les acteurs traditionnels à révolutionner leurs pratiques et leurs prix. C’est d’ailleurs ce que le président de l’Autorité de la concurrence avait souligné l’année dernière, qualifiant l’entreprise de Xavier Niel de «maverick», terme de droit de la concurrence qui désigne, selon les mots de Bruno Lasserre, «des gens qui ont faim et qui vont gagner coûte que coûte des parts de marché en pratiquant des prix agressifs».

Confrontés à un opérateur qui perturbe sans cesse leur recherche d’équilibre, même les plus grands opérateurs sont contraints de se réinventer: s’ils veulent conserver leurs clients -voire en conquérir de nouveaux- ils sont obligés d’innover, de rechercher sans cesse l’efficacité pour limiter leurs prix, de proposer des services plus performants. Pour éviter la fuite des consommateurs, ils doivent apprendre -rapidement- à mieux satisfaire leurs demandes. Grâce à Free, ils s’y efforcent avec succès; il suffit pour s’en convaincre de se rappeler de la coïncidence des lancements de nouvelles offres low cost: en janvier 2012, lorsque Free a lancé son offre à prix réduits (19,99 euros), ses concurrents (Sosh, B&You, Red) ont réagi dans la semaine en créant des offres similaires.

Dans le secteur de la téléphonie, il existe un opérateur qui a ce rôle disruptif, empêchant les plus grands de s’assoupir: c’est Free, qui a dynamité les rentes et obligé les acteurs traditionnels à révolutionner leurs pratiques et leurs prix.

Le débat sur le nombre pertinent d’opérateurs a peu de sens en lui-même: il est sans fin et probablement stérile. La concurrence ne doit pas être comprise comme une photographie statique d’un secteur figé, mais comme un processus dynamique de découverte -et de révélation au marché des opérateurs les plus performants.

Au lieu de s’inquiéter d’une opération SRF -Bouygues Telecom, la puissance publique devrait porter plutôt son regard sur les obstacles qui empêcheraient un nouvel opérateur de développer son activité; le gouvernement devrait s’inquiéter non des réussites, mais des nombreux obstacles réglementaires et fiscaux qui se dressent, infranchissables, sur le parcours laborieux des innovateurs et des créateurs.

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