Mon papier dans L’opinion du 6 mars 2015 (LIEN)

Le recours au « 49-3 » a été comme un coup de massue pour tous ceux qui rêvaient que, rassemblées, les forces réformatrices du Parlement fassent avancer, lentement mais sûrement, la modernité économique en France. Hélas, rien n’y a fait : minoritaire, le Premier ministre a dû recourir à la voie autoritaire, comme le lui permet la Constitution.

Beaucoup, parmi les libéraux, s’en sont satisfaits. On les comprend : ils sont fatigués des blocages des élites politico-administratives archaïques ; ils sont inquiets pour l’avenir de notre pays ; ils sont, surtout, sincèrement convaincus que les pistes de réformes qu’ils promeuvent sont les bonnes. Ils ont donc fait un choix clair, dont ils ne mesurent malheureusement pas toutes les conséquences : celui du despotisme éclairé, celui de la réforme économique avant la démocratie.

La première erreur des Libéraux est d’oublier l’importance de la légitimité démocratique. Leur raisonnement est simple : si la voie choisie par Manuel Valls améliore la situation économique du pays, alors il aura eu raison. Certes, mais le Premier ministre n’a pas reçu un mandat clair du peuple pour mener sa politique. On pourrait même penser, en relisant le discours du Bourget, que le Président qui l’a nommé s’est vu confier par les électeurs une mission radicalement opposée.

L’exécutif peut tenter de rallier des majorités ad hoc pour faire passer ses textes, mais, outre qu’il s’y refuse (accepter une voix de droite, ce serait se corrompre), ce jeu ne peut cacher sa fragilité intrinsèque. Or, pour réformer, il faut avoir une majorité nette et une légitimité claire qui permettent de s’ouvrir aux opposants politiques. Ronald Reagan, élu pour faire la révolution, a toujours eu une chambre clairement de son côté de 1981 à 1987. Margaret Thatcher avait une majorité solide derrière elle, acquise non par les négociations d’appareil mais par le suffrage universel, sur un programme clair.

La deuxième erreur des Libéraux est de ne jamais penser la méthode de la réforme. Ils oublient que les bonnes idées ne suffisent pas pour réformer et que les élus, s’ils ne sont pas toujours d’une audace téméraire sont, eux, directement confrontés au notaire dont l’équilibre économique et les projets personnels seront menacés. La loi pour la croissance et l’activité, en faisant des victimes identifiées sans engager un mouvement plus large de la société qui leur redonne un souffle par ailleurs, était viciée dès son origine.

La troisième erreur des Libéraux, c’est d’accabler l’opposition. Celle-ci ne s’est clairement pas grandie, en s’opposant à tout ce que proposait Emmanuel Macron. Sa rancœur contre une gauche qui a sapé ses rares efforts réformateurs est légitime, mais n’aurait pas dû être un obstacle à un travail constructif. Il n’en reste pas moins que la Ve République est ainsi faite que le régime majoritaire a besoin d’une opposition : si elle disparaissait, les extrêmes auraient la voie ouverte – le PS a toujours su y travailler avec talent.

Ces erreurs des Libéraux accréditent l’idée que les réformateurs préfèrent le résultat des politiques modernisatrices à leurs processus d’adoption et à leur adhésion populaire. Elles renforcent l’impression, dans l’électorat, que le libéralisme s’acclimate d’abord du règne du marché, avant celui du respect du vote. Ces erreurs sont du miel pour le Front national. Elles pourraient coûter cher à la réforme.

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