Mon papier dans Les Echos du 12 décembre 2014 (LIEN)

En 1776, alors que les Etats-Unis se libéraient dans la révolte des chaînes fiscales imposées par la mère-patrie britannique, Adam Smith publiait la première grande ode moderne à la concurrence. Dans « La Richesse des nations », le philosophe écossais notait qu’ « élargir le marché est généralement dans l’intérêt du public, alors que le restreindre va toujours à son encontre ». Le projet de loi présenté par Emmanuel Macron pourrait en être l’écho, lointain certes, mais son intention réformatrice sur le front concurrentiel, même timide, mérite qu’on s’y arrête un instant.

Alors qu’en juillet Arnaud Montebourg, s’appuyant sur un rapport commandé par Pierre Moscovici, promettait une « bataille de l’audace » qui transformerait l’économie et restituerait 6 milliards d’euros aux Français, le texte présenté par le troisième ministre du mandat de l’Economie de François Hollande est beaucoup plus réservé. A la fougue brutale a succédé une réforme craintive et pointilliste : ici, on travaillera deux ou sept dimanches de plus, là on ouvrira subrepticement une part du capital des honorables cabinets d’avocats, là encore on facilitera les trajets en autocar à travers la France. La bourrasque estivale s’est muée en un souffle fragile, sur le point d’expirer, étouffé par les conservatismes les plus traditionnels de la société française.

Mais qui sème le vent récolte la tempête ! A un audacieux saut de puce gouvernemental répond une mobilisation véhémente et massive des professions réglementées. Comme un seul homme, elles font corps pour garder serrés les petits boulons qu’Emmanuel Macron veut déverrouiller. Drapés dans l’honneur déontologique qui justifie par principe toutes les exceptions particulières, les représentants des divers corps de métier se succèdent pour expliquer les méfaits de la concurrence. Si l’économie de marché est nécessaire, elle ne saurait s’appliquer à leur cas et, par une circonstance inédite, se révèle destructrice de valeur dans leur secteur.

Leur erreur est de raisonner de façon statique, alors que la concurrence est un processus continu profondément dynamique. Elle introduit un mouvement de croissance dans l’économie, en ouvrant de nouvelles opportunités : c’est parce qu’ils seront stimulés dans leurs habitudes professionnelles que les métiers réglementés devront se réinventer. Restreindre la concurrence conduit, de fait, à entretenir des positions de « rente », c’est-à-dire à procurer aux producteurs des revenus injustifiés par la seule activité du marché. En contraignant le travail le dimanche, le législateur empêche certains grands magasins de proposer une offre alternative et garantit aux autres des recettes sans rivalité.

La concurrence est également une déstabilisation, une « destruction créatrice », comme le décrivait Schumpeter : la libéralisation fera des victimes à court terme. L’erreur du gouvernement de Manuel Valls est de ne pas les prendre en compte. Sa faute est d’avoir une politique économique qui les pénalisera, après les avoir assommées d’impôts. Elles sortent de leur équilibre imparfait pour tomber dans l’incertitude obscurcie. Pour les rassurer, il faudrait avoir une vision économique solide, qui projette la France dans les années à venir. Mais comment le faire de manière cohérente, quand on oeuvre pour un président qui a été élu en défendant la punition fiscale et en stigmatisant la réussite financière ?

Dans son livre phare, Adam Smith s’était voulu circonspect : « Toutes les propositions de loi ou de réglementation du commerce proposées par la caste des marchands devrait être accueillie avec la plus grande précaution et ne devrait jamais être adoptée qu’après un long et méticuleux examen, auquel il faut apporter l’attention la plus scrupuleuse mais également la plus suspicieuse. »

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