Mon papier dans Les Echos du 12 août 2014 (LIEN)

Quand Jacques Attali avait remis son rapport de 316 décisions au président Sarkozy en 2008, celui-ci avait marqué quelques rares réserves : l’une d’elles portait sur l’ouverture à la concurrence du secteur des pharmacies. Qu’Arnaud Montebourg ait entrepris de le viser directement aujourd’hui n’est probablement pas dénué de toute considération politique : il est plus facile de s’attaquer à une profession qui, a priori, n’est pas réputée pour son vote favorable à la gauche… Ce choix fait peser sur l’action du gouvernement un soupçon de partialité qui affaiblit considérablement son ambition : au prétexte de la simplification, fondée économiquement, cette réforme partielle en devient injuste et sa méthode contre-productive.

Avec un sens consommé de l’art du suspense, le gouvernement a fait de la réforme des professions réglementées le feuilleton de l’été. La lecture de la presse doit faire s’étrangler plus d’un notable sur les plages en ce mois d’août. Les propositions du désormais fameux rapport de l’Inspection des finances filtrent au compte-gouttes : longtemps mieux caché que bien des secrets de la République, le document fait désormais l’objet de fuites savamment orchestrées.

Dans un système économique marqué par la complexité sclérosante, la logique suivie par le gouvernement est économiquement bonne : les professions réglementées profitent, de fait, de protections qui limitent la concurrence et, par conséquent, coûtent cher aux consommateurs, étouffent l’innovation et contraignent la création d’emplois (120.000, selon l’IGF). Ceux qui les pratiquent sont certainement dévoués, mais limiter arbitrairement la quantité de licences de taxi, le nombre d’officines ou de diplômés en médecine a le même effet : une raréfaction de l’offre et donc une inflation des prix. La qualité des prestations n’est pas en cause : le consommateur sait faire la différence entre les « bons » et les « mauvais » professionnels.

La réforme des professions réglementées n’est cependant pas juste et, de ce fait, vouée à l’échec. En ce sens, elle est le reflet d’une mauvaise pédagogie de la réforme, car elle est partielle et partiale. La France est une société figée, organisée autour de statuts qui sont d’autant mieux défendus par leurs détenteurs qu’ils sont très difficiles à acquérir. La fonction principale du système scolaire est ainsi de trier parmi les jeunes, depuis la classe du CP jusqu’à l’entrée dans l’emploi. La sélection est drastique, marquée socialement, et ne tolère aucun droit à l’erreur (seuls 9 % des élèves qui redoublent leur CP ont le bac). Le marché du travail est organisé de façon semblable : le graal du CDI offre de nombreuses garanties et un salaire minimum élevé, mais tous ceux qui ne répondent pas aux qualifications de rentabilité (nécessairement élevées dans ces conditions) en sont exclus (le taux de chômage des jeunes est supérieur à 15 % depuis trente-cinq ans en France).

Le rôle de l’Etat providence a longtemps été de rendre ces exclusions massives acceptables, à coups d’allocations généreuses. Sa déliquescence, suscitée par son incapacité à s’adapter au monde moderne, a laissé les plus fragiles sur le bord de la route. Les autres se sont faits les défenseurs du statu quo. Comment leur en vouloir ? Dans une société figée, celui qui bouge et perd les bénéfices de sa situation ne retrouve aucune opportunité de mobilité.

Les pharmaciens, les médecins, les taxis et tous les autres le savent bien. Ils l’acceptent d’autant plus mal que, depuis qu’il a été élu, François Hollande n’a rien fait pour les convaincre. La politique suivie depuis deux ans n’a eu de cesse de les contraindre. Ecrasés par le fardeau fiscal qui pèse toujours plus lourd sur leurs épaules, ils craignent d’être maintenant balayés par la réforme réglementaire. Dans le même temps, la fonction publique, réputée plus favorable au gouvernement, a été préservée; à peine maîtrisée (le déficit sera supérieur à 4 % en 2014, selon Moody’s), la dépense publique reste marquée par de nombreuses inefficacités, comme France Stratégie vient de le relever.

Quand il ne s’en prend qu’à quelques places fortes, au lieu de faire tomber l’ensemble du système économique féodal français, le gouvernement ne fait pas le choix de la réforme, il fait le choix de préserver les privilèges d’un clan électoral au détriment d’un autre. Les déréglementations mises en oeuvre ont l’excellent mérite de favoriser la concurrence, mais elles sont partielles, politiquement partiales et, à ce double titre, injustes. Pour être équitable, la simplicité devrait être la règle commune, la réforme devrait mettre toute la France en mouvement.

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/12/08/2014/LesEchos/21748-029-ECH_professions-reglementees—bonne-logique–injuste-reforme.htm#ZBKQOmRlB7BjjAeB.99

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