Voici le texte de questions auxquelles j’ai répondu pour Atlantico : Chômage : quand l’État est impuissant, que faire pour tenter de s’en sortir par soi-même ?  

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Les chiffres du chômage du mois de décembre sont révélés aujourd’hui par le gouvernement. Leur niveau très élevé, conjugué à l’incapacité de l’État à fournir des solutions aux Français en recherche d’emploi, force ces derniers à explorer toutes les alternatives – légales – qui se présentent.

Atlantico : Les chiffres du chômage pour le mois de décembre en France sont dévoilés aujourd’hui dans un contexte économique des plus moroses, un fait qui semble souligner une fois de plus l’impuissance gouvernementale dans sa bataille pour l’emploi. Faut-il admettre en conséquence que les solutions individuelles deviennent, pour beaucoup de Français, la meilleure option pour s’en sortir dans la crise actuelle ?

Erwan Le Noan : Plusieurs sondages, ces dernières années, montrent que les Français ne comptent plus vraiment sur la puissance publique et particulièrement l’État pour améliorer leur sort. En février dernier, une étude du CSA révélait qu’une infime minorité seulement se tournerait vers l’État en cas de difficulté. François Hollande n’a rien changé à cela : j’avais eu l’occasion de l’écrire ici juste après son élection qu’il décevrait s’il ne refondait pas l’État Providence. Il ne l’a pas fait, il a déçu les attentes.

Les Français ont désormais plus tendance à ne compter que sur eux-mêmes. Le problème, c’est que de nombreuses contraintes administratives les empêchent de le faire vraiment : développer une entreprise n’est pas chose facile tant les charges pleuvent de tous les côtés. Pour gagner la bataille de l’emploi, le Gouvernement devrait libérer les Français et les entreprises : il promet de le faire maintenant … C’est une conversion tardive et politiquement fragile, mais on verra bien.

Philippe Villemus : Pour sortir du chômage, il y trois pistes de solution.

Il reste une solution collective : on ne peut en effet désengager les gouvernements des solutions à trouver pour lutter contre ce problème. Ils sont responsables, même si l’impact se réduit dans une monde d’économies ouvertes.

La deuxième solution vient des entreprises elles-mêmes : l’embauche n’est pas due uniquement à des questions de fiscalité mais à des prévisions sur les carnets de commandes. S’il y a anticipation d’une hausse des ventes pour les entreprises, il y aura nécessairement embauche. Et de ce côté-là en France, on a touché le fond. Mais la croissance devrait être forte cette année, et peut-être y aura-t-il une inversion de la courbe du chômage par ce facteur.

Mais c’est vrai que les initiatives personnelles et une plus grande responsabilisation peuvent aider ceux qui n’ont pas d’emploi à retrouver quelque chose en attendant une amélioration plus globale. 

Quand on habite dans une région réellement sinistrée, avec une activité à plat, quel est le moyen le plus crédible, au niveau individuel, de se sortir du chômage ?

Philippe Villemus : Le déménagement est, à court terme, la meilleur des solutions, la plus efficace, selon moi. Ou alors il faudrait espérer une vraie politique de décentralisation répartissant mieux les activités, mais cela ne se fera qu’à très long terme.

Mais même si la mobilité géographique s’accroît en France et est donc une bonne solution individuelle, elle reste malheureusement faible, et cela à cause du prix de l’immobilier. On pointe souvent du doigt des emplois non pourvus dans certaines régions alors que des chômeurs habitent dans d’autres, mais il est très difficile de dire à un Languedocien par exemple de venir s’installer à Paris. Ce n’est pas seulement pour des raisons culturelles : quand vous habitez une région en difficulté et que vous voulez partir dans une région de forte activité, soit vous êtes propriétaire, vendrez votre maison pas cher et ne trouverez pas de logement à acheter, soit vous êtes locataire et le prix que vous allez devoir payer pour vous loger va fortement, si encore vous trouvez quelque chose. C’est un problème auquel l’Allemagne, à la population déclinante et qui connaît donc stagnation de l’immobilier, ne se trouve pas confronté.

L’expatriation est souvent considérée comme une option pour les jeunes diplômés et les plus aisés. Cette solution peut-elle aussi fonctionner pour des profils moins qualifiés sur le papier ?

Erwan Le Noan : L’immigration – parce que c’est de cela dont il s’agit – est, à travers le monde, généralement mise en œuvre pour fuir un régime politique ou un système économique qui échoue. Les plus riches quittent Paris parce qu’ils jugent la fiscalité confiscatoire, les jeunes parce qu’ils estiment que le système économique et social est désespéré. Il n’y a pas de raison pour que des personnes moins qualifiées ne trouvent pas d’emplois ailleurs – dans leur secteur d’activité ou dans la création d’entreprise.

Philippe Villemus : Il est très difficile aujourd’hui pour quelqu’un de réellement non qualifié d’envisager l’expatriation comme une solution. Mais des travailleurs manuels peuvent l’envisager car la demande dans certaines régions du monde, je pense notamment au Canada, reste forte sur ces métiers. Mais il ne faut pas non plus se focaliser sur les destinations lointaines, il existe en effet des opportunités à côté de chez nous. L’Allemagne par exemple connaît un vrai problème démographique, et il y a une piste à creuser de ce côté-là, de même que dans les pays scandinaves. Les Français y sont en général plutôt bien perçus d’ailleurs. De plus, il ne faut pas envisager au niveau collectif l’expatriation comme étant une fuite des cerveaux, c’est également un phénomène créateur de richesses. Les Français qui s’expatrient finissent en effet souvent par revenir, ramenant avec eux des devises, ce qui est toujours bon pour la balance des paiements.

La réorientation professionnelle, en dehors des circuits déjà proposés par Pôle Emploi, peut-elle avoir ses vertus ?

Philippe Villemus : Je pense que c’est une voie à privilégier. Effectivement, Pôle Emploi est censé aider les chômeurs dans ce domaine, mais les résultats ne sont pas très efficaces, souvent parce que les agents ne son pas très bien formés pour cela. Cependant, même si la réorientation professionnelle est une idée, le remède miracle reste une croissance supérieure à 1,4% ou 1,5% qui créera mécaniquement des emplois. En effet, si la réorientation peut être efficace au niveau individuel, elle ne créé pas d’emplois nets.

La solution de l’auto-entrepreneuriat est souvent évoquée pour les chômeurs de longue durée. Jusqu’à quel point cette option peut-elle s’avérer efficace ?

Erwan Le Noan : Ce serait une erreur de penser l’auto-entrepreneuriat comme une solution à un chômage spécifique ou une catégorie de problèmes économiques et sociaux particuliers. L’auto-entrepreneuriat était révolutionnaire parce que pour une fois la simplicité devenait la règle et non l’exception ; et parce que dans ce régime c’est l’administration qui intègre la complexité pour rendre la vie simple aux gens. C’est cette généralisation de la simplicité administrative et fiscale qu’il vaut valoriser car c’est elle qui permettra de développer les entreprises et créer des emplois, pour les chômeurs de longue durée notamment.

Ce qui est certain, c’est que dans la France de 2014, l’auto-entreprise est un moyen efficace de compléter ses revenus : en cela, cette solution permet de développer l’offre et de valoriser ceux qui travaillent.

Philippe Villemus : Cela peut être une solution en effet. On voit que quand ce statut a été créé, il a eu un succès colossal. Déjà bien sûr, parce qu’il y avait du chômage, poussant certaines personnes à tenter cette solution pour en sortir. Mais surtout car cela correspondait à la volonté de salariés d’être leurs propres patrons. Cela renvoie aussi à une certaine image de la souffrance au travail où les salariés ne sont pas heureux dans l’emploi qu’ils occupent. Il faudrait creuser l’idée de permettre de cumuler le statut d’auto-entrepreneur avec une partie de ses indemnités chômage. Idem pour ceux qui voudrait passer à temps partiel en cumulant avec un statut d’auto-entrepreneur.

La création d’une entreprise, aussi modeste soit-elle, peut-elle être un débouché viable ? Plomberie, boucheries, sont souvent évoquées comme des secteurs porteurs mais sous-investis…

Erwan Le Noan : Quand vous créez une entreprise vous entrez pleinement dans la règle du marché. Votre entreprise prospèrera si vous trouvez votre clientèle. C’est peut-être le cas de la boucherie, comme ça peut l’être d’activités numériques. Mais ce n’est pas qu’une question de prospective statistiques sur les secteurs sous tension : pour se lancer dans une création, il faut avoir une envie déterminée… D’autant plus que développer une entreprise peut se révéler compliqué, en raison précisément des contraintes qui pèsent sur les acteurs économiques.

Philippe Villemus : Je pense que ce peut être une très bonne solution, notamment si l’on s’y met à plusieurs. La création d’entreprises pour certaines personnes peut en effet être très favorable. De plus, pour revenir sur l’idée d’une certaine souffrance au travail, il y a déjà de nombreux salariés en poste qui rêvent de cela. Cela peut donc libérer des emplois salariés dans certains secteurs, ce qui entraînerait l’embauche de chômeurs. 

La perte de lien social est l’autre grand drame du sous-emploi, en particulier sur de longues périodes. Comment peut-on éviter ce décrochement qui finit par décourager les plus tenaces ?

Erwan Le Noan : L’isolement lié au sous-emploi, mais aussi à la vieillesse ou la pauvreté, trouve une grande partie de ses racines dans l’Etat Providence. Quand il s’est développé, il a remplacé (et supprimé) toutes les solidarités locales et transversales (églises, syndicats, etc.). Aujourd’hui, les Français se retrouvent seuls, avec un Etat en faillite.

Les associations, qui seraient peut être inspirées de devenir réellement indépendantes de l’Etat et cesser de faire de la politique, sont une piste intéressante. Tocqueville avait expliqué leur importance aux Etats-Unis. La France pourrait regarder du côté du « conservatisme compassionnel », qui est une doctrine des partis de droite à travers le monde qui prônent un recul de l’Etat pour transférer les moyens vers la société et faire revivre le tissu social.

Philippe Villemus : Je crois beaucoup au monde associatif. Ce n’est certes pas une solution qui permet d’avoir des rémunérations importantes, mais toutes les formes d’économie collaborative – qui sont en train de s’ouvrir fortement – qui prônent des modes de vie différents permettent d’envisager des voies parallèles pour s’en sortir quand on est vraiment au bout du rouleau.

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