Voici le texte de questions auxquelles j’ai répondu pour Atlantico : Qui fait louper à la France la reprise européenne ? La part du gouvernement, la part du système français, la part du contexte

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reprise

Selon l’Insee, l’investissement manufacturier devrait encore baisser en France en 2014. Il se replierait de 0,2 % l’an prochain, après une baisse de 0,7 % en 2013. La France ne parvient pas à combler son retard industriel alors que la reprise s’accélère ailleurs en Europe.

Atlantico : La reprise s’accélère en novembre pour le secteur manufacturier de la zone euro. L’indice signale une expansion en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Autriche et en Irlande. Mais la France ne profite pas de cette progression et enregistre même une accélération des reculs de la production et du nombre de nouvelles commandes. La France s’enfonce alors que le reste des pays de la zone euro se redressent. Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans cette absence de reprise ? Quelles décisions ou absence de décision ont-elles pu être préjudiciables ?

Alain Fabre : Les dernières indications sur la situation industrielle en Europe semblent faire émerger un scénario que je redoutais depuis plusieurs mois. Un décrochage non plus par rapport à l’Allemagne mais par rapport à l’ensemble de l’Europe. On parle beaucoup de l’Allemagne dont l’activité tourne de façon plus équilibrée, la poussée de la consommation des ménages prenant le relais sous l’effet de la progression des salaires, des échanges extérieurs. En Espagne, on assiste avec trois ans de retard au scenario allemand. Après la compression de la demande intérieure, l’Espagne sort de la crise par les échanges extérieurs. Les Espagnols vont connaître en 2013 leur premier excédent de la balance des paiements courants depuis 1990. La Grèce donne également des signes qui vont dans ce sens tout en ne jouissant pas des mêmes atouts que l’Espagne. Même si l’on sent en France des indices d’enrayement de la dégradation que ce soit sur sa croissance ou même sur le chômage – même si ces chiffres doivent être lus avec un peu de prudence – on ne détecte pas un processus de sortie de crise fondé sur les moteurs robustes à l’œuvre ailleurs. Comme le montrent l’évolution très dégradée de l’investissement et de la production industriels, la France consomme encore notamment en raison de son modèle social qui le lui permet sans avoir à produire. En revanche la production est en panne. L’économie n’est pas en récession ; elle s’effondre. C’est notre stratégie qui est prise en défaut et les mois qui vont venir ne feront qu’accentuer ces tendances.

Erwan Le Noan : Hier, le site américain Business Insider a publié un article qui expliquait que le secteur manufacturier français était toujours dans un « sale état » (« is still looking very ugly »). C’est vrai sur le constat et sur l’idée que cela n’est pas nouveau. Le gouvernement de François Hollande est responsable, au même titre que les précédents, pour ne pas prendre les décisions à la hauteur des enjeux : libérer les entreprises des contraintes qui pèsent sur elles à commencer par la fiscalité écrasante (la France a le taux d’Impôt sur les sociétés le plus haut de toute l’Europe et celui qui a le moins baissé depuis une décennie).

Alors qu’on pouvait reprocher au précédent gouvernement de ne pas aller assez loin et assez vite, ou de ne pas faire grand-chose, celui de François Hollande est lui responsable de prendre des mesures qui vont à contresens (par exemple quand il réfléchissait à taxer l’EBE) ou quand il s’emmêle tellement que plus personne ne sait où il va.

Au-delà de la responsabilité conjoncturelle du gouvernement, notre retard en matière industrielle – la France est aujourd’hui derrière l’Angleterre en termes de développement industriel – est-il dû à notre modèle de développement ?

Alain Fabre : C’est exactement cela. La France continue à penser que la croissance résulte de la consommation provenant de la dépense publique et non de la production des entreprises. Nous avons sacrifié notre industrie au nom du mythe de la fin du travail et d’un monde post-industriel. Quand nous en prenons conscience, c’est pour réveiller les mannes de Colbert. Alors que le monde d’aujourd’hui est celui de l’innovation, des avantages comparatifs et de entrepreneuriat, le gouvernement continue à sanctuariser la dépense publique et à colmater nos retards industriels en montant sur ses ergots d’État stratège. La fermeture des pianos Pleyel – ceux de Frédéric Chopin – et les difficultés de PSA ont en commun ce diagnostic français erroné. La croissance économique est affaire d’entrepreneurs qu’on laisse libre de déployer leurs talents, non de technocrates aussi brillants soient-ils.

Erwan Le Noan : La France a connu une désindustrialisation  (due pour une partie seulement à la mondialisation) importante. La différence avec la Grande-Bretagne par exemple, c’est que là bas les entreprises sont sur une tendance plutôt dynamique : en juin dernier le Financial Times se demandait même si le pays n’allait pas pouvoir rivaliser avec le fameux mittlestand allemand.

Si la France a un modèle, je ne suis pas certain que « de développement » soit la meilleure façon de le qualifier. Les réglementations et la fiscalité françaises empêchent les entreprises de grandir.

Même si la baisse annoncée de 0,2% des investissements l’an prochain est assurément meilleure que celle de cette année, qui devrait atteindre 0,7% et non -0,6% comme les industriels l’avaient indiqué en juillet dernier, les chefs d’entreprises interrogés n’ont toujours pas le cœur à investir. Comment expliquez-vous cette prudence des patrons français ?

Alain Fabre : On voit bien ce qui se passe en France par contraste avec nos voisins. Progressivement, la composante conjoncturelle de la crise laisse place à la phase haussière du cycle. Nous aussi nous allons en profiter. Mais moins que les autres, car nous courrons avec des boulets aux pieds. Les meilleurs athlètes n’y réussissent pas. Depuis 2012, l’orientation gouvernementale reste foncièrement orientée dans un sens contraire au dynamisme des entreprises. Les milieux d’affaires internationaux sont très marqués par cette situation. Il y a de leur part une grande réticence à travailler avec la France, pays perçu comme compliqué et hostile aux entreprises. Les chefs d’entreprises français sont d’abord pénalisés par la situation financière très dégradée, ce qui limite leurs moyens pour se projeter dans des investissements. Le climat est marqué sur le plan psychologique par un fort attentisme. Le discours des pouvoirs publics est confus, souvent contradictoire. La remise à plat de la fiscalité dont notre pays a vraiment besoin est perçu au mieux comme un exercice tactique, au pire par des tours de passe-passe qui alourdiront la fiscalité des « riches ». Enfin, le fait que la remise à plat se fasse à dépenses et prélèvements constants ne fait qu’alimenter le scepticisme sur un sujet de fond.

Erwan Le Noan : Les chefs d’entreprise comme les ménages sont confrontés à un contexte économique de très lourde incertitude. Les plans du gouvernement sont d’une rare instabilité et d’une opacité totale : on ne peut pas être certains de les avoir bien compris et une fois qu’ils sont annoncés, il faut s’attendre à les voir modifier. A la rentrée, le gouvernement parlait de « pause fiscale », puis il y a eu une avalanche d’annonces de taxes et maintenant il prône la révolution en voulait chambouler toute la fiscalité. Le plus sûr pour les investisseurs est d’attendre…

La France a-t-elle trop longtemps privilégié  les services au détriment de l’industrie lourde ? Plus encore qu’à notre manque de compétitivité, cela tient-il plus largement aux structures historiques de notre économie ?

Alain Fabre : Le gouvernement et les élites dirigeantes découvrent rétrospectivement leur erreur fondamentale mise en lumière par Christian Saint-Étienne notamment, d’avoir voulu à partir du milieu des années 1990 rallier le monde post-industriel. On a vécu il y a quinze ans dans le mythe d’une société de services et de fin du travail. Nous ne sommes pas les seuls. Les Anglais et les Espagnols ont vécu dans cette idée aussi. Celles de l’affranchissement du travail productif dans les bulles financières ou immobilières. Ce qui nous distingue d’eux, c’est de continuer à nier le réel. Les réformes engagées chez nos deux voisins reposent fondamentalement sur une ré-industrialisation de l’économie. On le voit en matière de coût du travail dans les deux cas. On le voit aussi en Angleterre avec la montée en puissance des gaz de schiste. En Espagne comme au Royaume-Uni, l’industrie automobile retrouve de l’allant.

Erwan Le Noan : La France n’a pas vraiment à « privilégier » l’industrie ou les services. Elle devrait plutôt se préoccuper de laisser les entreprises prospérer et on verrait bien quels secteurs prennent le dessus. Bien sûr, on ne peut pas avoir une économie faite de coiffeurs et d’assureurs ; mais on ne peut pas non plus produire des Ford T à la chaîne… La meilleure chose que puisse faire le Gouvernement aujourd’hui c’est de laisser les entreprises tranquilles !

Notre modèle social très « redistributeur » est-il également un handicap ?

Alain Fabre : C’est Jacques Delors qui ne passe pas pour un adepte du néo-libéralisme qui dénonçait en son temps l’illusion de redistribuer ce qu’on n’avait pas encore produit. Dominique Strauss-Kahn a eu un mot savoureux pour rappeler que « Marx a écrit le Capital, pas la Sécurité sociale ». Nous avons les dépenses publiques les plus élevées et de loin, de la zone euro. A PIB identique, la France dépense 240 milliards d’euros de plus que l’Allemagne et 150 milliards de plus que l’Italie. On n’a pas affaire chez nos deux voisins à des conceptions thatchériennes. Au contraire, les réformes réalisées en matière de retraite par exemple, étaient destinées à préserver à moyen terme la protection sociale qui demeure associée à notre conception européenne de la personne humaine.

Erwan Le Noan : Le modèle français n’est pas si redistributeur que cela. En fait, il prend à une minorité (les 53% de contribuables qui paient l’IR, les 50% d’entreprises qui paient l’IS) de manière très concentrée (3% des particuliers les plus riches paient 40% de l’IR en 2009 et 10% des entreprises du CAC paient 75% de l’IS de toutes les boîtes de leur rang) et il redistribue moins que le modèle britannique (comme le CREDOC vient de le montrer).

Ensuite, notre système social n’est pas vraiment un modèle, sauf à apprécier le chômage endémique des jeunesl’isolement des personnes âgées, la pauvreté qui croît… Il coûte cher et il n’aide pas vraiment ceux qui en ont besoin. L’Etat-providence a distribué les subventions et l’argent public en général pendant toutes les 30 Glorieuses. Depuis les années 1990, il est en crise : les Français se battent pour en garder quelques pièces à leur bénéfice propre car, la société étant figée, ils savent que s’ils sont sûrs de perdre, ils n’ont rien à espérer en l’état actuel des choses. Pour les convaincre, il faut rendre les dépenses publiques efficaces et la société plus fluide.

Comment rattraper une partie de notre retard sans forcément détruire notre modèle de développement et notre modèle social ?

Alain Fabre : La situation française est intenable à terme. Nous avons la chance d’avoir des taux d’intérêt très bas. Cette situation tient à la qualité de notre dette ; elle tient aussi à la gestion des politiques monétaires qui nous favorisent. Mais la prise de conscience peut être brutale et l’on devrait pas oublier les mises en garde de Standard & Poor’s. Nous avons la chance aussi de pouvoir bénéficier de la complaisance de la Commission qui blâme les bons élèves comme l’Allemagne et accorde des satisfecits aux élèves qui ne font pas leurs devoirs. Tout ceci nous est favorable mais demeure artificiel. Si nous continuons à décrocher non pas par rapport à l’Allemagne mais par rapport à l’Espagne, les marchés risquent de réviser leurs appréciations. Je ne le souhaite pas mais je le redoute. La première chose à faire est de réduire les dépenses, non pas chez les militaires mais dans les administrations civiles. Nous devons porter l’âge de la retraite à 65 ans en 2020. Enfin, il faut ramener à un an d’ici trois ou quatre ans la durée d’indemnisation du chômage.  Nous devrions réaliser des réductions de dépenses de 25 milliards par an pendant dix ans. 15 milliards devraient être affectés à la réduction des déficits et 10 milliards à la baisse des prélèvements. L’objectif est de reconstituer des conditions générales permettant aux entreprises de pouvoir à nouveau innover, investir, produire, exporter.

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