Je réponds aux questions d’Atlantico Libéralisation de la vente des médicaments : pourquoi avoir préféré Internet aux grandes surfaces ?

A lire ci dessous et sur le site d’Atlantico

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Libéralisation de la vente des médicaments : pourquoi avoir préféré Internet aux grandes surfaces ? Quelques jours après l’autorisation de la vente de médicaments en ligne, onze sites sont déjà soupçonnés de vente illégale. Pourquoi alors refuser aux grandes surfaces l’autorisation de vendre des médicaments ? Au nom de la sécurité sanitaire… ou des intérêts du lobby des pharmaciens ? 

Atlantico : Quelques jours à peine après l’autorisation de la vente de médicaments en ligne, onze sites sont déjà soupçonnés de vente sans autorisation, en s’étant faits passer pour des sites de pharmacies françaises. A-t-on bien évalué les risques sanitaires ? Est-il réellement possible de contrôler la vente en ligne ?

Erwan Le Noan : Il y a plusieurs questions qui se posent dans cette affaire. Si les sites sont illégaux, c’est-à-dire qu’ils ne respectent pas les droits français et européen, on comprend qu’ils soient interdits. Mais il reste à savoir si la loi française, qui réserve un monopole aux pharmacies, est bonne… ce dont on peut douter. En juillet dernier, l’Autorité de la concurrence s’est clairement positionnée en faveur de la vente en ligne de médicaments, pour une raison simple : cela ferait baisser les prix sans nuire à la qualité.

Le risque de la vente sur internet n’est, au fond, pas plus grand qu’en pharmacie. Pour provoquer, on pourrait d’ailleurs remarquer que les derniers scandales pharmaceutiques ne sont pas arrivés par des produits vendus en ligne… Il faut bien comprendre que vendre sur internet, c’est seulement utiliser un autre canal de distribution que celui du vis-à-vis au comptoir. Ce sont les mêmes produits qui sont vendus, par des pharmaciens diplômés et qualifiés. Ces ventes sont soumises à des lois, en France ou ailleurs dans le monde.

Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est la lutte des monopoles, des acteurs de l’économie d’hier, qui se liguent pour tenter d’empêcher leurs concurrents de prendre leur place (et proposer des produits moins chers aux consommateurs). C’est vrai dans le secteur des lunettes (voir le site de Marc Simoncini, Sensee, par exemple), c’est vrai dans celui de la librairie (Amazon est devenu la bête noire du Gouvernement qui, on le sait, n’aime pas vraiment la concurrence), c’est vrai aussi dans le secteur des pièces détachées automobiles, comme l’Autorité de la concurrence le soulignait en 2012.

Atlantico :  Dans l’éventualité où elle sera autorisée à vendre des médicaments, la grande distribution proposait de mettre des pharmaciens à disposition. Les clients seraient donc à même de poser des questions à un spécialiste, ce qui est loin d’être garanti dans le cadre de la vente en ligne. La grande distribution ne serait-elle pas plus sure d’un point de vue sanitaire ?  

Erwan Le Noan : La grande distribution souhaiterait être autorisée à vendre des médicaments (certains). On sait bien que le groupe Leclerc est à la pointe de cette revendication, qui est de bon sens : cela se fait d’ailleurs dans d’autres pays. D’après l’Autorité de la concurrence, la distribution en supermarché a fait baisser les prix de 25 % en Italie ! C’est énorme et c’est le portefeuille du consommateur qui en profite.

Certains médicaments nécessitent d’être délivrés par un professionnel. Dans ce cas, en supermarché comme sur internet, sa présence doit être obligatoire ; elle est possible sur les deux canaux de distribution. D’autres médicaments peuvent être achetés librement, sans avis spécialisé : on ne voit pas bien ce que cela changerait qu’ils soient vendus sur internet, en officine ou en supermarché. Cela étonne d’autant plus que beaucoup de pharmacies ressemblent diablement à des petits supermarchés !

Atlantico : Les risques sanitaires pointés du doigt par le lobby des pharmaciens contre la vente en grandes surface ne sont-ils pas un prétexte ?

Erwan Le Noan : Le lobby des pharmaciens est puissant et efficace. Lorsque Jacques Attali avait remis son rapport pour libérer la croissance française au Président Sarkozy en 2008, ce dernier l’avait intégralement approuvé à deux exceptions près : l’une d’elles portait (déjà !) sur la libéralisation des pharmacies…Le lobby de la profession est puissant et a un pouvoir de blocage qui n’est pas négligeable pour défendre sa forteresse !

Conspuer la distribution sur Internet est vraiment rétrograde. Les acteurs en ligne ne sont ni des escrocs, ni des bonimenteurs, ni des assassins en puissance – et en tous cas il n’y a aucune raison qu’ils le soient plus que quiconque. Ils vendent les mêmes produits que les acteurs en magasin, mais souvent moins chers, avec plus de choix et en proposant des services supplémentaires. Ceux qui s’y opposent aujourd’hui sont les dinosaures de l’économie d’hier : c’est un combat d’arrière garde qui fait abstraction des évolutions économiques et sociales en cours…

Atlantico : Internet ayant ouvert la boite de Pandore, les pharmaciens semblent particulièrement inquiets à l’idée d’une autorisation de la vente en grandes surfaces, susceptibles de provoquer une baisse des prix. Pourquoi ? Quelle serait la raison mécanique d’une telle baisse de prix ?  

Erwan Le Noan : Les pharmaciens sont légitimement inquiets de la qualité et de la réputation de leur métier. Mais ils se battent aussi pour défendre leur monopole, c’est-à-dire leur rente, cette protection légale qui leur permet de gagner de l’argent sur le dos des consommateurs.

Si un vendeur, quel qu’il soit, n’a pas de concurrent, il n’a aucun intérêt à baisser ses prix (par exemple, en rationalisant ses coûts). Il peut même être incité à les augmenter : si le consommateur n’a pas le choix, il lui achètera son produit de toute manière.

Atlantico : Quand on sait que les médicaments français sont parmi les plus chers d’Europe, une baisse de prix serait-elle vraiment une mauvaise chose ?  

Erwan Le Noan : Les baisses des prix ne sont une mauvaise nouvelle que pour les rentiers et Arnaud Montebourg qui a pris l’habitude de les défendre en estimant que l’économie sert trop les consommateurs… La baisse des prix est une bonne chose pour les consommateurs. Ils auront les mêmes produits, moins chers, ce qui leur permettra de dépenser leur argent pour d’autres dépenses !

Dans une dynamique concurrentielle, les prix sont naturellement tirés vers le bas : il y a toujours un acteur qui parvient à vendre le même produit que les autres, mais moins cher. Pour s’opposer à cette tendance, les producteurs ont le choix entre entrer dans cette course au low-cost ou au contraire choisir d’entrer sur le créneau de la qualité, du luxe.

Atlantico : Les grandes surfaces pourraient-elles représenter une concurrence déloyale pour les pharmaciens ?

Erwan Le Noan : Il est étonnant de constater comment, dès qu’un secteur se retrouve confronté à de la concurrence, celle-ci est nécessairement « déloyale ». Le premier réflexe des acteurs en place est généralement de tenter d’étendre ses propres contraintes, fussent-elles injustifiées, à l’ensemble des autres acteurs. Au final, tout le monde est pris dans la même toile de rigidité et personne ne progresse.

Si les pharmaciens considèrent qu’ils ont des contraintes excessives, qui ne pèsent pas sur les grandes surfaces, peut-être serait il plus judicieux de leur part de militer pour une levée de ces obligations.

Atlantico : En juillet, Marisol Touraine a écarté cette hypothèse d’une vente en grandes surfaces. Cette position pourrait-elle évoluer en fonction de l’avis de l’Autorité de la concurrence, qui devrait être rendu «avant la fin de l’année» ?

Erwan Le Noan : L’avis de l’Autorité de la concurrence n’est pas contraignant, mais il pèsera certainement dans le débat public. Son effet n’est cependant pas certain : dans le secteur de la distribution de pièces détachées automobiles, par exemple, les constructeurs continuent de bénéficier d’un monopole, dénoncé par la Commission européenne et par l’Autorité, sans que le Gouvernement ne bouge le petit doigt.

Il reste qu’en France les lobbies sont puissants et souvent très bien connectés au pouvoir politique : les rentiers bénéficient de puissants relais que n’ont pas les nouveaux entrants. Il suffit de lire le rapport Gallois pour s’en convaincre. La France de vivre dans un système de capitalisme de connivence et de copinage, où les élites économiques des grandes entreprises sont issues des mêmes formations que les élites politiques : les uns et les autres s’influencent mutuellement pour défendre leurs intérêts. Si l’on ajoute à cela que l’idéologie du gouvernement actuel est clairement hostile à la concurrence et aux nouveaux entrants innovants, il n’est pas évident que le sujet évoluera rapidement !

Propos recueillis par Julie Mangematin

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