J’ai publié récemment ce papier sur Atlantico Offensive contre les offres alternatives aux taxis : et encore la victoire d’un lobby qui impose une vision médiévale de l’économie. Je le poste à nouveau, pour réflexion estivale ;)

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Quand l’Etat soutient un quasi monopole en régulant la concurrence, c’est toute une vision de l’économie qui se dessine. C’est en fait une véritable lutte que le gouvernement engage contre l’économie nouvelle et plus généralement contre la modernité. 

Le gouvernement vient de confirmer qu’il reprendrait dans son projet de loi sur la consommation une revendication des taxis visant à limiter la concurrence : désormais, les « voitures de tourisme avec chauffeur »  (VTC) devront respecter un délai incompressible de 15 minutes entre la commande et la prise en charge du client. Cette proposition, aussi absurde qu’arbitraire, illustre qu’en matière économique et concurrentielle, Jean-Marc Ayrault et son équipe en sont restés à une vision médiévale de la concurrence, en totale opposition avec les évolutions économiques et sociales contemporaines.

En 1960, le rapport Rueff Armand écrivait que « la limitation réglementaire du nombre de taxis nuit à la satisfaction de la demande et entraîne la création de « situations acquises » ». En 2008, le rapport Attali estimait que l’ouverture du secteur, toujours pas réalisée, pourrait créer jusqu’à 45 000 emplois. Cela avait conduit Nicolas Sarkozy a instauré un régime plus souple pour les VTC, ces voitures auxquelles le consommateur ne peut avoir recours qu’en les réservant à l’avance (elles ne peuvent être hélées dans la rue). La concurrence s’est accrue pour les taxis ; ils ont protesté et été entendus par l’actuel gouvernement.

D’un point de vue concurrentiel, et comme dans de nombreux autres domaines, le projet en cours est une aberration, un retour à une économie archaïque : le gouvernement se fait le défenseur du potentat des taxis. En évinçant les nouveaux entrants, il leur garantit une rente. En prétendant défendre les « producteurs » contre les consommateurs, il remet en cause tout le fonctionnement du marché et se fait le promoteur d’une vision rigide et datée de l’économie. La concurrence et la croissance qu’elle permet sont au contraire des processus dynamiques : dans un processus normal, les VTC devraient inciter les taxis traditionnels à être plus efficaces ; aussi chers mais en offrant des services supplémentaires, ou moins onéreux. Le consommateur en sortirait gagnant, bénéficiant de prestations moins coûteuses et de meilleures qualités, c’est-à-dire au final d’un meilleur choix et d’une meilleure allocation de ses moyens.

Ce qui est encore plus regrettable, c’est que par cette mesure, le gouvernement montre qu’il passe à côté des mutations profondes de notre modèle économique. Derrière ce débat, il n’y a pas qu’une affaire de taxis : c’est en réalité une transition totale vers l’économie de demain que le projet de loi sur la consommation est en train d’essayer de bloquer. 

Cette transformation repose sur l’intégration des nouvelles technologies dans les transactions traditionnelles. C’est ce qui a fait le succès des VTC : au lieu de réserver votre taxi « à l’ancienne », les entreprises comme l’américain Uber ou le français chauffeur-privé, récemment primé comme entreprise innovante, proposent de le faire par l’intermédiaire d’un téléphone et de suivre le véhicule qui s’approche vers vous en temps réel. Le client peut ensuite noter son chauffeur. C’est donc l’introduction d’internet, de la géolocalisation, du crowdsourcing et la démocratisation des smartphones qui ont permis le développement de ces entreprises. C’est un conflit entre entreprises innovantes et dinosaures qui se joue, en France et ailleurs, pas juste une anecdote sectorielle.

 

L’économie en voie d’apparition a pour autre caractéristique d’être toujours plus dispersée : internet permet de se mettre facilement en relation avec une clientèle potentielle presque infinie et facilite donc la multiplication des initiatives, d’autant plus que l’industrie des services ne nécessite pas un apport en capital important. En somme, chacun peut se faire entrepreneur et chef d’entreprise. C’est d’ailleurs ce qui explique le succès du statut d’auto-entrepreneur contre lequel le gouvernement est en train de lutter de manière absurde. C’est aussi ce que montre le succès fulgurant de l’économie collaborative, qui n’est rien d’autre que la revalorisation du marché : chaque consommateur peut se faire vendeur ou producteur de services avec blablacar (covoiturage) ou AirBnB (partage de domicile). Demain, avec l’impression 3D, nous serons tous des makers comme l’écrit Chris Anderson.

L’économie qui vient permet à chacun de s’engager dans la production et la consommation, en donnant plus de pouvoir aux consommateurs. Comme dans la vie démocratique où la tendance profonde est d’accorder plus de pouvoir aux citoyens de manière décentralisée (à travers, notamment l’empowerment), l’économie de demain encourage l’implication au niveau micro. C’est aussi le cas dans l’entreprise, comme le montre la tendance du say on pay, qui accroit l’intervention des actionnaires.

Une autre qualité de l’économie en formation, c’est qu’elle donne l’avantage à l’acteur local et à la petite entreprise dynamique capable de s’adapter rapidement – et non aux grands groupes de taxis bien installés, par exemple. Il suffit pour le constater de voir le succès des sites qui vantent la relation de proximité, qu’elle soit commerciale (comme leboncoin) ou d’ordre communautaire (en créant des communautés d’affinité). De manière assez paradoxale, le numérique recrée des liens sociaux et des solidarités de proximité.

Dans ce contexte, il est impératif de repenser l’intervention de l’Etat et sa légitimité. Or, le gouvernement est enfermé dans une vision passéiste de l’économie : régulatrice à outrance, uniformisatrice en tout, centralisatrice de manière systématique. L’affaire des taxis le montre, mais aussi celle des auto-entrepreneurs ou la manière dont est gérée le Ministère de l’Education nationale. Ces politiques sont à l’exact inverse des tendances économiques et sociales contemporaines. L’apparition récente et dynamique des VTC ne s’explique pas uniquement par le contexte monopolistique des taxis, mais aussi parce qu’elle s’inscrit dans une tendance très forte des sociétés contemporaines, qui repose sur une atomisation du marché toujours plus grande et une « horizontalisation » des relations sociales et individuelles, en utilisant les ressources technologiques contemporaines. C’est le modèle d’internet qui se diffuse à l’ensemble de la société. Pendant ce temps, le gouvernement lui en reste à la préhistoire…

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